Revue des Sciences Humaines et Sociales

Al Irfan est une Revue scientifique annuelle fondée en 2014 à l’IEHL. Elle publie des travaux à caractère disciplinaire, pluridisciplinaire et interdisciplinaire, en mettant en exergue l’exploration des mondes hispanique et lusophone et leurs intersections, dans leurs dimensions historiques, culturelles, sociologiques, politiques et économiques.

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Compétence médiatique du courant jihadiste. Etude de cas

Rachid Benlabbah
Institut des Etudes Africaines Université Mohammed V de Rabat

Résumé

Dans l’histoire du courant jihadiste, il y a eu l’impulsion déterminante du jihad afghan. Cette étape a été suivie par une double phase de transnationalisation, que représentent l’action d’Al- Qaïda depuis 1996 et l’émergence de l’organisation Etat Islamique depuis 2013-2014. Cette dernière est l’oeuvre de ce qu’on peut appeler le jihad irako-syrien, qui a constitué un dépassement de l’expérience des Talibans dans la gestion du territoire et l’apprentissage du fonctionnement des institutions et l’administration des populations civiles. Cette dernière phase a surtout aussi permis de développer les structures médiatiques et se doter d’une politique de l’information plus large que celle conçue par Al- Qaïda. Le support médiatique (online, papier, périodique) remplit plusieurs tâches : alimente la guerre psychologique, diffuse les débats doctrinaux contre leurs adversaires jihadistes et islamistes, transmet les narratives de l’organisation et rend central une stratégie des images violentes.

En interrogeant la compétence médiatique des groupes jihadistes, notre propos cherche à étudier ses spécificités en termes de contenus et de catégories thématiques, à identifier ses modes et techniques d’information, à relever les éléments de sa stratégie de propagande et de désinformation, à déterminer les populations visées et à voir indirectement l’aptitude à durer. Notre étude repose sur l’analyse d’un site informationnel jihadiste, à travers suivi régulier durant plus d’une année ferme.

Mots-clés

Courant jihadiste, médias, techniques d’information, divulgation, Dawaalhaq.

Abstract

In the history of the jihadist current, there was the decisive impulse of Afghan jihad. This step was followed by a double phase of transnationalization, which has represented the action of al-Qaeda since 1996 and the emergence of the Islamic State organization since 2013-2014. The latter is the work of what may be called the Iraqi-Syrian jihad, which is an exceedance of the Taliban’s experience in managing the territory and learning how institutions work and administering civilian populations. This final phase has also allowed to develop media structures and develop a broader information policy than the one designed by Al Qaeda. Media support (online, paper, periodical) fulfills several tasks: it feeds the psychological warfare, broadcasts doctrinal debates against jihadist and Islamist opponents, transmits the narratives of the organization and focuses on a strategy of violent images.

Questioning the media competence of the jihadist groups, we seek to study its specificities in terms of content and thematic categories, to identify its modes and techniques of information, to identify the elements of its strategy of propaganda and misinformation, to determine the target populations and to see indirectly the aptitude for enduring. Our study is based on the analysis of a jihadist information site, through regular follow-up for more than one year.

Keywords

Jihadist Current, Media, Information Strategies, Disclosure, Dawaalhaq.

(Recibido el 22/06/2018. Aceptado el 05/09/2018)

Introduction

Le jihad irako-syrien peut être considéré aujourd’hui comme une phase nouvelle dans la trajectoire du courant jihadiste aussi importante que celle du jihad afghan. Les jihadistes irako-syriens, autochtones et combattants étrangers, ont expérimenté la gestion politique et économique du territoire, se sont familiarisés avec l’appareil bureaucratique, se sont confrontés à l’administration des populations, ont fait l’expérience inédite d’obliger à peu près 8 millions d’individus à observer publiquement et strictement les règles de la sharia, enfin ils ont mis en place une structure de communication efficace.

En matière de communication, les jihadistes irako-syriens ont en effet exploité largement les outils d’information pour entreprendre leur guerre psychologique et médiatique, pour transmettre leurs narratives, pour réussir la construction d’un contre-récit de légitimation et asseoir une politique des images violentes. Le jihadisme irako-syrien a apporté également une compréhension nouvelle du corpus relatif au jihad et au projet politico-religieux du courant.

Le jihadisme a montré des capacités de résistance et de régénération à travers au moins trois facteurs1 dont la capacité communicationnelle. Les organisations qui le promeuvent ont appris à exploiter le manque de coopération entre les autorités publiques et les médias, ils ont su optimiser à leur compte les possibilités informationnelles offertes par les médias sociaux (Twitter, Telegram, Facebook), pour atteindre rapidement un large public et en temps réel. Elles ont même, à des degrés différents, développé leurs propres structures informationnelles (site, organe de presse, agence, service de publication), en fonction de leur puissance financière. Les objectifs poursuivis demeurent principalement d’informer sur elles-mêmes et sur leurs actions dans le terrain, de créer et fidéliser un public, d’atteindre les consciences à travers des images et des mises en scène violentes, spectaculaires et parfois à forte teneur émotionnelle. Cette tendance a été accentuée, à partir de 2014, à cause de l’émergence de l’organisation Etat Islamique (tândhîm al-dawla). Ce dernier avait mis en place une structure informationnelle composée d’une quarantaine d’individus et a mené une politique de diversification de sa production en ligne et sur papier. Cette plateforme lui a permis d’atteindre les populations du continent africain de manière efficace au moins de deux manières différentes, directement en touchant le public arabophone d’Afrique du Nord, en plus du Soudan, et partiellement anglophone d’Afrique de l’est, ou en permettant d’effectuer un transfert de savoir-faire à travers les liens noués avec Boko Haram et al-Shabab.

Le jihadisme considère la communication et l’information comme le nerf de la guerre, cela concerne sa propre propagande2 mais il s’accommode volontiers des critiques et des dénonciations qui le prennent pour objet parce qu’elle lui assure une présence continue dans les médias. Grâce à une forme de pratique journalistique, le jihadisme en général cherche à construire et transmettre son récit, ses narratives, sa version des choses, son interprétation de la réalité en fait, et la diffuser avec l’intention de persuader et de prendre le monde musulman à témoin. D’ailleurs nous observons la place déterminante qu’occupe le jihad médiatique et électronique, pour ainsi dire, dans la matrice de la troisième vague du jihadisme mondial, dont l’émergence de l’organisation de l’Etat Islamique et la transformation de Boko Haram en Afrique de l’Ouest, a constitué le facteur central. Ceux qui s’occupent de l’information portent l’appellation de jihadistes du mot et de l’image ou les jihadistes invisibles. Cette dénomination a été consacrée par Hussain Maathidi, responsable de l’agence de presse islamique Haq (wakalat al-anba’ al-islamiya Haq) dont le site d’information fait l’objet de notre étude. Dans une lettre, ce dernier montre bien que le milieu jihadiste est conscient des possibilités de spécialiser ses métiers et de recruter selon ses besoins.

Nous sommes devant une pratique et une figure originales en phase de développement. Ces jihadistes du mot et de l’image, ou encore invisibles, orientent l’entreprise de presse dans le sens d’une activité communautaire et idéologique qui la rend attractive. Il s’agit aussi d’une nouvelle figure de la résilience du jihadisme. À supposer qu’on parvient à éliminer l’organisation EI et al-Qaïda, comment parviendra-t-on à se débarrasser du savoir-faire technique, scientifique (chimie), militaire, logistique, bureaucratique, tactique, médiatique, accumulé durant ces deux décennies, et notamment depuis 2010? Ce n’est pas seulement l’acteur humain qui constitue une menace, mais il faudra prendre en compte l’incidence des structures, du savoir-faire, des débats renouvelés concernant la doctrine et aussi l’expérience, bien que rudimentaire et fragmentaire, de gestion des affaires d’une population de plusieurs millions.

Notre étude a pour objet l’information produite et diffusée principalement par une agence de communication qui a servi exclusivement de plateforme au message de l’organisation Etat Islamique, notamment durant sa domination territoriale de fait en Syrie, en Irak et en Libye. Cette étude a été effectuée sur la base d’un suivi de son site de presse online dawaalhaq.com (Au fur et à mesure que nous avancions dans notre analyse, nous avions compris l’importance de l’élargir au domaine africain. En effet, nous nous sommes intéressé aux pratiques médiatiques de Boko Haram, du Groupe Nusrat al-Islam wal-Mouslimine – GNIM, et AQMI. Cette étude sera présentée vers la fin de l’année en cours). Ce suivi s’est étalé sur 6 mois, durant l’année 2016 de manière quotidienne; notre consultation s’est maintenue tout au long de l’année 2017, de manière régulière, jusqu’à la chute de Mossoul et de Raqqa. Par la suite, l’accès à ce site a été ralenti et parfois rendu difficile.

Nous nous sommes également inspirés des informations riches et abondantes recueillies lors de notre participation et nos entretiens informels, comme chercheur et consultant, dans les ateliers sur le terrorisme et les médias, organisés, en mai et en octobre 2017, par le Bureau Paix et Sécurité. Centre de Compétence Afrique Subsaharienne-Friedrich Ebert Stiftung3.

I. La communication et l’information. Nouveaux champs de bataille pour les jihadiste

Le souci de communiquer remplit pour les jihadistes au moins trois fonctions : (1) informer, (2) mener une contre-offensive / désinformer, (3) construire un discours et un récit de légitimation. À travers ces éléments, l’organisation de l’Etat Islamique élabore une politique de recrutement, de conditionnement, de banalisation du jihadisme dans l’espace public mondial. On peut même parler d’une véritable recherche de normalisation. La pratique de la diffusion large de l’information par les jihadistes visait aussi en fait la guerre militaire-psychologique et la guerre du sens. Il y a toujours eu en effet, à des degrés différents, au sein de la mouvance jihadiste, une conscience de livrer-diffuser à grande échelle la version propre au jihadisme en face des médias internationaux. L’organisation EI l’a poussée à un niveau très élevé.

1. Les obligations des journalistes sur le territoire jihadiste

L’un des éléments qui démontrent l’importance accordée par cette organisation au domaine de l’information et du journalisme est la décision qu’elle a prise au lendemain de la prise de Raqqa et de Deir Ezzor, en Syrie. Elle a mis en place un cadre restrictif et coercitif strict de travail pour les journalistes et les reporters syriens, voire étrangers, qui désiraient continuer de travailler dans les zones qu’elle occupait. A travers l’analyse de cette réglementation, on voit que cette organisation cherchait en même temps à normaliser son action et son comportement, en encadrant le domaine de la presse et des médias. Mais en réalité, son objectif central était de fidéliser des journalistes expérimentés pour les exploiter à un triple niveau. Il fallait effectuer un transfert de savoir, se mettre à niveau de ceux qu’elle considère comme ses ennemis intérieurs et extérieurs (les grands médias arabes, les différents groupes jihadistes rebelles, les forces de la coalition internationale), et enfin mettre en place une plateforme médiatique efficace de propagande. Ce degré avancé de prise de conscience de l’importance des médias et du journalisme, conjugué à la volonté d’atteindre au professionnalisme, est unique dans l’histoire du courant jihadiste4. En Afrique, un tel développement ne sera possible lorsqu’une pénétration large d’Internet sera réalisée, toutefois la prise de conscience existe comme l’étude d’Omar S. Mahmood le démontre concernant Boko Haram, et comme nous le signalons de notre côté pour GNIM, au niveau du Sahel. L’étude que nous avons effectuée montre aussi, grâce aux statistiques livrées par le site web Alexa, jusqu’à quel point cette efficacité informationnelle de l’organisation Etat Islamique5 touche le public nord-africain et arabophone d’Afrique.

En Syrie, cette organisation avait donc produit un règlement en plusieurs points que les journalistes devaient agréer et signer avant de continuer de pratiquer6 :

1. Les correspondants sont tenus de jurer allégeance à Abu Bakr al-Baghdadi, et de lui être loyaux en tant qu’il est leur imam.
2. Leurs activités seront sous la supervision exclusive des agences de presse de l’organisation EI.
3. Les journalistes sont autorisés de travailler avec les agences internationales de presse (Reuters, AFP, AP). En revanche, il leur est interdit d’avoir des contacts avec les télévisions satellitaires locales et internationales.
4. Les journalistes sont interdits de travailler avec les chaînes télévisées figurant dans les listes noires pour la guerre qu’elles mènent contre les Etats musulmans. Toute violation sera punie.
5. Les journalistes ont la permission de couvrir en texte et en image les événements qui ponctuent la vie du gouvernorat de Raqqa, sous condition de demander l’autorisation à l’agence de presse de l’Etat Islamique. Tous les articles et photos publiés doivent comporter le nom du journaliste et du photographe.

6. Les journalistes ne sont pas autorisés de publier des reportages (impression, diffusion) sans avoir au préalable rendu compte à l’agence de presse.
7. Les journalistes peuvent avoir leurs propres comptes dans les médias sociaux et leurs blogs pour diffuser des informations et des images. Cependant, l’office des médias de l’Etat Islamique doit détenir les adresses et les dénominations de ces comptes et ces pages.
8. Les journalistes doivent se conformer aux règles en usage lorsqu’ils photographient dans le territoire de l’Etat Islamique. Ils doivent éviter de filmer les locaux ou ce qui relève du domaine de la sécurité ainsi que les événements de sécurité frappés d’une interdiction de prise de photos.
9. L’office des médias de l’Etat islamique contrôlera les activités des journalistes locaux au sein du [territoire de l’Etat Islamique] et dans les médias publics. Toute violation des règles vaudra au journaliste d’être suspendu de son travail.
10. Ces règles ne sont pas définitives et demeurent sujettes à des modifications en fonction des circonstances et du degré de coopération des journalistes et de leur engagement envers leurs frères relevant des services médiatiques de l’Etat Islamique.
11. Les journalistes reçoivent une licence d’exercer sur demande soumise à l’agence des médias de l’Etat Islamique.

2. Apprentissage et transmission du savoir-faire

En général, le courant jihadiste a fait de la gestion et de la production de l’information un outil de communication, un moyen de justification et une arme de guerre. En 2014, l’organisation Etat Islamique a exécuté le journaliste James Foley, après deux années de captivité. Durant ces deux années, elle l’a sans doute obligé de donner des instructions de journalisme pour les dizaines de combattants qui constituent le bras médiatique de l’organisation. Cependant, elle avait gardé en vie le photographe qui l’accompagnait John Cantlie, parce qu’elle avait plus besoin de maîtriser les techniques de l’image, aux niveaux des effets spéciaux, de la qualité, de l’expressivité, du reportage photo ou vidéo, de l’émotionnel, etc.

Par ailleurs, la décapitation de James Foley, telle qu’elle a été montrée dans une vidéo diffusée dans les médias sociaux en août 2014, a mis en pratique les techniques sophistiquées qui cherchent l’expressivité dans les plans, les gestes et les mises en scènes, qui créent des atmosphères psychologiques et rendent la réalité dramatique et hyperbolique. Lors de l’exécution, Foley est filmé au milieu d’un désert frustre sur un fond de ciel gris. Il est habillé en tunique dite de Guantanamo, de couleur orange ; il est à genou, un combattant armé se tenant à son côté, entièrement habillé en noir, la tête recouverte d’une cagoule noire ouverte. La photo diffusée sur internet par les médias internationaux est extraite de ladite vidéo. Ce procédé est devenu un modèle au point que l’identité de la victime (Foley, David Haine, Steven Sotloff) allait perdre toute sa signification devant l’efficacité du cadre formelle et la surinscription de la violence. L’une des exceptions les plus frappantes par rapport à ce procédé d’exécution par arme blanche ou à feu reste l’autodafé humain du pilote jordanien Mouaz Qassasbeh7, précédé d’un entretien publié par le magazine Dabiq8.

En capturant des journalistes, des reporters et des photographes, l’organisation Etat Islamique avait cherché à approfondir ses connaissances dans ces domaines d’autant qu’elle avait récupéré le savoir-faire cumulé par les experts en médias d’al-Qaïda. Elle s’était dotée d’un organe de presse constitué d’une quarantaine de membres. De cette manière, elle a bénéficié d’un transfert de compétence dans des domaines qui lui sont devenus hautement stratégiques dont les médias audiovisuels en particulier. En deux années, cette organisation a produits plusieurs centaines de vidéos de différents formats, montrant en live, les combats au front, les opérations kamikazes, la gestion des affaires administratives, la vie au quotidien à Mossoul et à Raqqa. Autour de ce noyau dur, l’organisation a créé une sorte d’écosystème qui lui a permis de fédérer différentes enseignes médiatiques et de journalisme online jihadiste dont dawaalhaq. com que nous avions étudié dans le présent article. Ce dernier offre un objet d’étude complet et est surtout parvenu à toucher un public nord-africain et arabophone d’Afrique.

II. Analyse du site jihadiste dawaalhaq.com

Au risque de nous répéter, le site dawaalhaq.com a servi comme une cheville ouvrière médiatique «journalistique» de l’organisation EI. Nous aurions pu nous contenter d’étudier une des nombreuses publications de celle-ci en nous basant sur la matière proposée dans iarchives.names.ng, bayan-radio.eu, videopress.com, etc, voire en nous intéressant à un type précis de produits, tels que les hebdomadaires Al-Nabaa et Dabiq, ou aux messages vidéographiques, les flashs et les infographies à caractère militaire, etc., cependant nous avions opté pour un cadre qui présente une sorte d’activité journalistique régulière large. D’où le choix de l’agence Dawa al-Haq sert de forum des idées à travers notamment la rubrique maqalat wa ara’ (tribunes et opinions). Elle a surtout montré une capacité à donner le change en faisant croire à sa neutralité, en imitant les techniques, le ton et les formats de la presse online du monde arabe. Cependant, sa politique éditoriale a servi même discrètement un objectif propagandiste clair.

En plus de sa propre production, cette agence a servi surtout de support aux news, aux messages audiovisuels, aux infographies et aux publications écrites diffusées par les différents organes médiatiques, arabes et africains, de l’organisation Etat Islamique, et qui ont intéressé particulièrement notre étude. Pour le compte de celle-ci, l’agence Dawa al-Haqq a réalisé une action marketing efficace qui lui a permis de fédérer un nombre important de visiteurs qui se sont retrouvés devant un choix très large d’informations présentées sous différents formats. En même, le site patronyme de cette agence a joué un rôle d’encadrement, de débat et de légitimation des différents intervenants jihadistes, l’idée étant de permettre une liberté aux visiteurs-lecteurs d’apprécier les différentes thèses défendues et les argumentations respectives. Mais dans la réalité des choses, la matière proposée est filtrée, les frères musulmans, les oulémas officiels, les salafistes traditionnels, les sahwa, voire même les jihadistes rebelles au message de l’organisation de l’EI, n’ont de voix qu’à travers la critique dont ils font l’objet.

On sait bien aussi qu’à l’intérieur du courant jihadiste, se déroule une bataille du sens qui a tourné au début à l’avantage de l’EI parce que, de l’aveu même des leaders des différents groupements jihadistes en Syrie, il est parvenu à développer une structure médiatique et informationnelle efficace et à professionnaliser le métier de journalisme. On se rappelle, dès 2014, la série de vidéos témoignages sur le gouvernement juste, la paix, la sécurité, la nourriture, le service public lorsque l’organisation EI commençaient à annexer des territoires en Mésopotamie et au Proche Orient. Pour l’organisation EI, les responsables de l’information connus depuis 2014, ont portés les noms d’Ahmed Abou Samra, Abou Maysara al-Iraki, Abou al-Athir al-Absi, Fabios Bocas dit Abderrahman al-Andaloussi, Nero Saravja.

Certes les adversaires de l’EI (islamistes, oulémas officiels, cheikhs indépendants) cherchent à contrer la propagande et la désinformation de celle-ci, mais ils ont manqué jusqu’à maintenant à toucher le coeur de l’audience jihadiste daéshienne, voire jihadiste en général, en produisant un contre-récit “convaincant” et “séduisant”. Ils se limitent souvent à une critique négative des soubassements idéologiques, souvent reprise et répétée à l’identique alors que nous somme devant un courant jihadiste qui a rénové la tradition d’ahl al-sunna wa al-jamaâ9. Ces jihadistes sont traités de takfiri khawarrij, isticjali (immatures dans l’application de la loi), istibahi (autorise sans précaution légale le versement du sang), des sauvages (tawahhûch), s’en prennent aux vulnérables et aux civils (al-cuzzal), versent le sang des musulmans. Ils sont enfin accusés de traîtrise (ghadr) qu’on relie (1) à l’accusation de contamination chiite de l’idéologie de l’organisation EI, et (2) à l’accusation de collusion contradictoire soit avec le régime syrien noussayrite soit avec l’ennemi américain. Ce dernier point ouvre la voie à la théorie de la conspiration qui fait de cette organisation une créature américano-sioniste, voire une version bâtarde du baathisme dissimulée dans les habits du jihadisme mondial.

1. Dawaalhaq.com en chiffres

Les différentes informations chiffrées dont nous nous sommes servi afin d’identifier l’importance du site dawaalhaq.com, en termes de fréquentation et de capacité, ont été obtenues à travers l’analyse statistique et démographique trimestrielle délivrée par Alexa. Nous avons introduit notre commentaire en fonction d’une comparaison entre les années 2016 et 2017. La dernière consultation de celle-ci remonte au 29 octobre 2017. L’analyse d’Alexa est purement technique, elle ne tient pas compte des facteurs extérieurs qui peuvent influencer l’utilisation du site par les internautes. En effet, il faut tenir compte du fait que depuis la deuxième moitié de l’année 2017, l’accès aux matières du site a été frappé de lenteur, sinon a pâti de blocage. Une première constatation tirée de cette analyse concerne la lecture des différentes rubriques du site par les internautes. Ces derniers ne montrent pas de préférences particulières. Toutes
les rubriques sont consultées 100 %.

Quant au niveau d’engagement des visiteurs de dawaalhaq.com, il est réparti en trois indicateurs que sont:

1. Le taux de rebond calculé à 44.70%. Ce rebond a augmenté de 26.00% par rapport à la première consultation que nous avions effectuée en 2016. Le rebond signifie ici que l’utilisateur accède au site et quitte rapidement. Lorsqu’il est élevé cela supposerait que le visiteur est insatisfait.
2. Le nombre de pages consultées durant chaque accès quotidien par jour et par visiteur est de 3.30. Par rapport à l’année 2016, il a baissé de17.12%, puisque la consultation était légèrement supérieure à 4 pages.
3. Le temps consacré lors chaque visite par individu est de 3:56 mn. Il a baissé de 32.00%, par rapport à l’année précédente de référence.

Ces trois indicateurs permettent à leur tour de déterminer le rang de popularité internationale, qui était établi à la 85.799 position, au moment de la dernière analyse sollicitée d’Alexa. Ce rang a décliné de 45,605 places. A ce niveau, l’élément le plus important concerne le classement des pays dont la population consultait plus fréquemment ce site et quelles sont les changements qui sont intervenus par rapport à l’analyse de 2016. Nous obtenons pour octobre 2017:

Algérie 13.9%, 1.718
Soudan 10.1%, 1.493
Belgique 9.5%, 4.455
Maroc 5.8%, 2.375
Grande Bretagne 5.0%, 38.166

Or, en octobre 2016, nous avions une configuration différente:

Egypte 15 %, 2.844
Koweit 12.8 %, 846
Maroc 10.2 %, 1.487
Algérie 9.8 %, 2.921
Tunisie 8.1 %, 1.054

Nous constatons l’apparition de la sphère européenne, une montée de la consultation en Egypte et en Algérie, un recul de la sphère moyenne-orientale et en Afrique une baisse de la consultation au Soudan, en Tunisie et au Maroc. Il faut souligner que les tentatives d’accès au site ont augmenté, malgré son ralentissement, au moment des guerres de Mossoul et de Raqqa.

Pour ce qui des inidications démographiques, nous avons eu des difficultés à comprendre l’analyse établie par Alexa est parvenue à déterminer les facteurs afférents et à les chiffrer en pourcentage, bien qu’on parte du principe que chaque internaute possède une fiche signalétique. Quoi qu’il en soit, l’analyse à ce niveau demeure stable entre les deux années. Le sexe masculin est majoritaire dans l’absolu. Les femmes consulte ce site mais à un degré qui ne dépasserait pas les 10 %. La mesure éducative montre que le niveau universitaire, sinon juste en dessous, est fortement impliqué. Ce site est orienté vers une classe jeune et adulte, à instruction moyenne ou élevée, contrairement au site alansar.info, qui est un site jihadiste parent et similaire, libre d’accès, orienté vers le visuel et les effets spéciaux, moins complet et moins intellectuel. Un autre facteur déterminant par rapport au groupe de population qui visite ce site concerne le lieu d’où s’effectue la recherche par ordre de fréquence: (1) domicile (2) école (3) travail. Il s’agit d’une population relativement urbaine. D’un autre côté, ce site ne semble avoir présenté pour les organismes de sécurité des différents pays concernés aucun danger notable. Or les mots clefs qui y renvoient en termes de pourcentage de recherche restent:

الدولة الاسلامية 7.43 %
اخبار المسلمين 6.21 %
وكالة حق 5.55 %
4 hg] gm hghsghldm 3.95 %
5 dawaalhaq 2.31 %

En outre ce site, à l’instar d’isdarat.com, alkhilafah.wordpress.com, alansar.info, etc., est labellisé site pro-jihadiste. Ce label est remis par une agence spécialisée, al-Fajr, qui a pour mission aussi de débusquer les sites infiltrés ou ceux des ennemis.

2. Importance des statistiques, des visuels et images

L’agence de presse islamique Haq prend soin de répondre à l’exigence d’efficacité et de vitesse au niveau de la transmission des informations, de leur présentation et de leur appropriation par les lecteurs. D’où, le recours systématique aux statistiques, aux graphiques et aux infographies. Parfois, il y a un recours à une supersposition de messages, l’image illustre sans illustrer, le titre dit une chose et le sous-titre vise autre chose. Cette polyphonie est efficace, elle trouble le lecteur, ce qui la rend attractive. Parfois, on veut qu’il lise mais de manière brève, parfois on veut qu’il voie et rarement on met des textes de fondement idéologique. De plus, la fonction de l’image dans ce journalisme est capitale. Elle devient un outil de guerre, à travers l’hyperreprésentation des massacres, des exécutions, des combats violents et des scènes de destruction. Tout cet environnement est enveloppé dans une esthétique expressionniste.

Dans cette guerre des images, les techniciens de cette organisation jihadiste recourent au montage des photos, on recourt à des procédés de symbolisation de la réalité, on exploite les effets à caractère dramatique et hyperbolique dont la guerre et ses destructions offre un champ idéal. Dans ce cadre de violence extrême on sur-expose la figure angélique de l’enfant comme grande victime. Le mode d’argumentation est codé réduisant l’interprétation de la réalité aux catégories dualistes du bien et du mal, d’ailleurs cet aspect a été relevé par d’autres auteurs qui se sont penché sur le discours de cette organisation.

Contrairement à la place importante accordée à l’audiovisuel, le texte occupe une place plutôt réduite. Il est limité aux grands débats de doctrine et aux discussions politiques. En général, l’écriture journalistique est simple et percutante pour des lecteurs habitués à rapidement consulter la matière proposée. Quant à l’identité visuelle du site en lui même, elle ne présente aucune spécifité. Au contraire, il ressemble aux sites de la presse arabe. On peut mentionner surtout le recours à une dominante noire et rouge, parlante par rapport aux couleurs du jihadistes. L’évantail chromatique ne s’y limite pas grâce à l’utilisation des couleurs verte et bleue.

3. Mimétisme journalistique

Le site dawaalhaq.com organise, ensemble, sa propre matière qui reste limitée et la matière abondante produite par le groupe Etat Islamique10. Il utilise donc différentes techniques et alterne différents angles, telles le reportage filmé ou reportage d’images, les interviews, le micro-trottoir, les articles de fond, les tribunes, le breaking news, les graphiques, les infographies, les statistiques, les séquences vidéos, l’album photos, le documentaire filmé (guerre, vie pacifiée des villes, agriculture…). Pour marquer les esprits, il transmet en temps réel ou en léger différé le reportage filmé confectionnée par les jihadistes de l’organisation EI, soit pour les montrer dans le champ de bataille ou pour faire vivre en direct une action kamikaze, soit pour donnant à voir le carnage qu’aurait causé l’aviation de la coalition internationale. L’objectif est de permettre une plus forte immersion de l’usager et susciter une relation affective en termes d’empathie. Par ailleurs, d’autres organes médiatiques affiliés à ce groupe ont essayé de mettre sur pied une bibliothèque virtuelle du jihadisme, catégorisée par thèmes, objets et supports, dont archives.org et isdarat.com en sont un exemple. Les groups jihadistes sont soucieux de l’importance de construire des structures qui résistent aux actions de blocages et de destruction de leurs sites et plateformes.

La matière journalistique du site dawaalhaq.com utilise les mêmes registres émotionnels auquels recourt parfois la presse internationale. Dans son cas, il s’agit de la dénonciation des raids aériens de la coalition internationale ou syriens et irakiens visant Mossoul, Raqqa, Manbij. Nous avons des centaines d’exemples de flash infos que l’agence Acmaq avait diffusés de manière régulière, depuis 2016, accompagnés d’images fortes insistant sur des centaines de victimes civiles présumés, dont la majorité sont des femmes, des enfants et des bébés. Les termes employés pour les décrire insistent sur le «carnage sauvage (majzara wahchiyya) perpétré par l’aviation militaire internationale». Le reportage d’images et les vidéos sont le médium privilégié dans cette guerre médiatique, au point que l’audace est poussée jusqu’à exploité ce qu’on pourrait appeler l’esthétique du carnage.

Un traitement spécial est accordé aux raids aériens américains et russes. Le site traite les Etats-Unis de nation génocidaire (ibada), donnant l’exemple de Manbaj, lorsque l’aviation américaine avait soutenu les milices kurdes, occasionnant 500 morts présumées, selon les sources journalistiques jihadistes. Les flashs infos sont parfois renforcés par un reportage d’images d’une extrême violence et agression émotionnelle. Le site expose crûment des corps déchiquetés, bloqués sous les ruines, des enfants massacrés et des enterrements sommaires.

Au niveau des éléments de langage, l’imitation est également de mise. Des tropismes similaires à ceux utilisés parfois par la presse internationale sont reproduits à l’identique. Le meilleur exemple en est les formules indirectement dénonciatrices qui personnalisent le pouvoir politique au mépris des institutions des Etats, telles que «Poutine a fait», «Erdogan sévit et chasse des milliers de fonctionnaires». Le site dawaalhaq.com à son tour réduit la Turquie à Erdogan, et le régime syrien à Al Assad, en parlant notamment des Affaires étrangères d’Erdogan, du Parlement d’Erdogan, de l’armée d’Al Assad, des avions de Poutine, etc.

Pour transmettre son message, mobiliser, rassembler et convaincre, les jihadistes ont compris l’importance et l’impact des représentations et de l’imaginaire collectif. L’organisation EI a poussé plus loin la construction d’un nouveau récit pour la victoire de l’islam. Ses piliers sont la fin de l’humiliation causée par l’accord Sykes-Picot en réunifiant l’Irak et la Syrie et l’événement frappant de l’annonce du califat. Autour de ce centre, on chante et met en avant particluièrement le sacrifice des martyrs, on rappelle systématiquement la persécution historique et contemporaine des chrétiens croisés, réactualise la confrontation avec le chiisme, etc. Bien qu’affaiblie après la perte de Mossoul et le retrait en Syrie, cette organisation est parvenue à continuer à construire son récit, en invoquant d’abord le principe de bâqiya (l’Etat Islamique est permanent)11 et ensuite sa capacité de résistance face à ce qu’elle considérait comme une «guerre mondiale» disproportionnée dirigée contre elle avec l’appui des gouvernants des pays musulmans. D’habitude le jihadisme donne à cette résistance une coloration religieuse, en rappelant les faits hérités de la Tradition relatifs à la victoire de la faction minoritaire par la grâce de Dieu (al-firka al-mansoura bi-Allah wa al-firka al-najia) et dont « le destin est le combat (al-qital) »12. Enfin, cette organisation a innové en mettant en avant la notion de traîtrise commise à son égard par les mouvements sunnites fréristes, salafistes et jihadistes. Tant que les capacités médiatiques mises au sevice du courant jihadiste continueront à fonctionner et à se développer, cette capacité de déployer de la contreinformation et de diffuser un récit cohérent et global constituera un défi supérieur à la menace physique que représente un attentat.

4. Guerre et plan de communication

Nous avons mentionné plus haut que l’organisation EI avait mis en avant de manière centrale la notion de bâqiya, en tant qu’un élément qui structure son récit. Comme si, sur le plan communicationnel, elle anticipait toute perte potentielle de la guerre, en distinguant entre la permanence de l’instauration de l’Etat Islamique et l’échec territorial. En effet, le 22 mai 2016, Abou Mohammed Adnani, porte-parole de l’organisation EI tué le 30 août de la même année, confirmait cette vision: « Étions-nous vaincus quand nous avons perdu des villes en Irak [entre 2006 et 2010] et que nous étions dans le désert ? Et serions-nous vaincus et vous vainqueurs si vous preniez Mossoul, Syrte et Raqqa, et même toutes les villes, et que nous retournions à notre état initial ? Certainement pas ! La véritable défaite, c’est la perte de la volonté et du désir de combattre»13.

Sur le fond d’un possible revers, le site dawaalhaq.com avait multiplié, depuis la fin 2016, les reportages photos sur les raids américains, russes et syriens, en montrant des victimes civiles, en insistant sur la collusion des Etats musulmans (Egypte, Turquie, Arabie Saoudite principalement) avec les chrétiens et les Croisées, en soulignant la traîtrise des islamistes et des frères musulmans, et des jihadistes affiliés à al-Qaïda. Dans leur guerre contre l’EI, les forces américaines et alliées cherchaient à détruire les infrastructures et paralyser le fonctionnement normal de la vie. Dans sa contre-offensive médiatique, le site présentait ces actes comme des agressions caractérisées contre des structures à caractère civil hautement vitales pour la survie des gens, qui exposaient en outre la vie des personnes vulnérables (enfants, femmes, personnes âgées). Il a exploité le registre émotionnel comme l’aurait fait une presse occidentale pour les minorités chrétiennes ou azéries, etc. Il s’agit en définitive d’une logique journalistique mimétique dont il faudra mesurer l’impact sur les visiteurs que notre étude ne pouvait couvrir pour les limites méthodologiques assignées. À travers ce mimétisme, nous pouvons nous demander si les effets d’un tel échafaudage disparaîtront après l’élimination de l’EI? En tout cas, cette guerre médiatique avait pour fonction de cristalliser l’ennemi et de pousser à la prise de position, à la mobilisation, à la sympathie et à terme au recrutement, au pire de capitaliser sur sa propre défaite éventuelle, en enracinant le sentiment d’une énième humiliation devant l’Occident, qui est cette fois-ci aggravée par la victoire «insupportable» des chiites et des rafidhas.

Le plan communicationnel est basé sur la supposition que l’organisation EI fait face à une guerre mondiale. Pour l’exprimer et la visualiser dans le sens du renforcement du récit dont nous parlions, le journalisme de l’agence de presse islamique Haq montre ces jihadistes sur tous les fronts, dans différents continents et à des milliers de kilomètres d’une région à l’autre. L’organisation est montrée en lutte contre les chiites, les Kurdes, les chrétiens-Croisés- Occidents, les Russes, les milices fréristes-islamistes, les jihadistes adversaires et les sunnites arabes laïcs. En même temps, en présentant les statistiques de l’organisation EI, le site de cette agence cherchait à montrer qu’elle subissait moins de dégâts alors qu’elle perdait du territoire. En fait ce plan de communication était construit sur un mélange de désinformation et d’éléments de vérité. L’insistance sur cette résistance dans le recul a eu pour objectif de préparer les consciences à une perte conjoncturelle tout en créant un effet de sympathie à son égard. De plus, le journalisme du site savait créer la confusion en termes de réception même parmi les personnes qui ne soutiennent pas les groupes jihadistes. Dans cette stratégie de communication les facteurs ethnico-religieux et la dimension émotionnelle sont mis à profit. Il n’est pas sûr qu’à ce niveau on recherche une adhésion ouverte à l’action l’organisation EI; le fait que cette communication orientée puisse provoquer une hésitation à dénoncer le jihadisme et surtout l’organisation EI est en soi une réussite, au moins à l’échelle individuelle et privée de l’internaute qui consulte ce site ou un autre qui lui est similaire. Ce qui explique pourquoi l’agence Haq a jeté son dévolu sur les Américains et l’armée du régime syrien, exploitant la réputation négative générale dont ils pâtissent dans le monde musulman sunnite. Ce biais pouvait renforcer l’effet de communion.

5. Thèmes de l’enfant et du martyr

Les enfants représentent l’un des piliers du projet jihadiste de l’organisation EI. Cette importance explique par ailleurs le fait que les femmes sont à leur tour une pièce importante dans l’architecture humaine jihadiste. Après qu’elle a dominé une partie de l’Irak et de la Syrie, l’ambition de cette organisation a visé la préparation d’une première génération née ou assimilée dans ce territoire. C’est pourquoi le thème de l’enfant était transversal aussi bien dans la production audiovisuelle de cette organisation que dans la transmission et la diffusion effectuée par l’agence de presse islamique Haq. Sa présence excessive a été reliée à l’identité du nouveau citoyen et du nouvel Etat (éducation scolaire, scènes de classe, apprentissage du Coran, instruction militaire, amusements, vie paisible, etc.). L’accent a été mis principalement sur l’image angélique de ces enfants qui induit systématiquement un registre affectif. De manière opportuniste, leur apparition impliquait des fois des scènes de « massacres » dont ils sont les victimes civils, causés par de l’aviation des ennemis. En interprétant, on peut supposer que les deux registres sont croisés, comme si les adversaires de l’organisation EI voulaient faire croire qu’on s’en prenait à ses enfants pour la détruire.

Comme le site dawaalhaq.com l’a largement diffusée, l’organisation EI a accordé une attention particulière à la production pédagogique scolaire pour les enfants, en termes de manuels d’apprentissage de l’alphabet, de l’écriture et des exercices. Dans un reportage photos publié par le site le 7 septembre 2016, les instructeurs apprennent aux enfants à lire et à compter tout en les préparant à la guerre en leur montrant des images et en les formants aux sports de lutte. On les initie aussi à la conduite de la prière dans les mosquées. Les programmes scolaires, voire de collège, selon les niveaux intègrent des leçons d’histoire –comme matière principale–, de langue arabe, de géographie, de calligraphie, de grammaire et lexicographie, d’anglais, de mathématique, du hadith, de charia.

6. Thèmes du martyr et du traître

L’hebdomadaire en langue arabe de l’organisation EI, al-Nabaâ, qui continue d’être publié jusqu’à l’écriture de ces lignes, a consacré une rubrique particulière au genre hagiographique des martyrs (manaqib al-chuhada’)14. Cette rubrique a souvent été reprise par le site que nous avions étudié. Ces martyrs appartiennent à trois catégories. D’abord, les martyrs historiques que l’histoire du salafisme hanbalite a retenus, tels qu’Ibn Hanbal et surtout Ahmad Ibn Nasr al-Khuzaï. Ensuite les leaders de l’organisation EI tombés aux combat à l’instar d’Abou Ali Anbari, Abou Omar Chichani, Abou Mohammed Adnani, Turki Banali, Abou Zoubayr Iraki, Souhayb Mada’ini, etc. Une place est accordée aux martyrs qui ne sont pas contemporains de l’émergence de cette organisation tels Sayed Qotb, Oussama Bin Laden, Moussab Zarkaoui, Abou Moussab Souri, Attiya Allah Libi, Abou Omar Baghdadi et notamment Zahrani dit Abou Jandal Azdi. Ce dernier a été l’idéologue d’al-Qaïda en Arabie Saoudite après l’élimination d’Abdelaziz Maqran. Il est connu pour ses manuels de guérilla jihadiste et pour avoir inspiré une pratique de combat qu’il avait légitimée à partir d’une ancienne tradition dite ahkam altatarouss wa al-’ighara. Il figure parmi les cadres d’al-Qaïda qui jouissaient d’un grand respect au sein de l’organisation EI.

La troisième catégorie regroupe les soldats combattants martyrs et précisément les kamikazes. Il s’agit toujours d’un jeune homme autour de la vingtaine, pris dans un ultime portrait réjoui, apaisé et parfois souriant. Il ne dégage rien de personnel, il s’agit plutôt d’un modèle. La rubrique lui consacre quelques lignes sans mentionner sa vie, puis on tourne la page. Ces martyrs deviennent une arme de guerre mais ils sont humanisés par les photos qui leur sont prises et les mises en scène d’adieux et de promesses de victoire de l’islam.

Aux martyrs s’opposent la figure du traître. Son principal vecteur sont les leaders d’al-Qaïda, tels Zawahiri, Tartousi. Cependant, dans l’espace syro-irakien, elle s’est centrée sur l’ancienne Jabhat al-Nosra et son chef Joulani. La raison en est la défection de celui-ci et la résistance que son groupe a opposé à l’expansion de l’organisation EI, constituant un handicap sérieux d’abord dans la politique proche-orientale de celle-ci, ensuite par rapport au front ouvert contre les forces alliées, les chiites et les Kurdes, enfin dans son incapacité à pouvoir se concentrer sur Mossoul à un moment où elle faiblissait. Dans la promotion de cette figure du traître, le site dawaalhaq.com a joué un rôle important, développant une propagande agressive contre al- Qaïda en Syrie et ciblant principalement Joulani. Ils ont été taxés de «comploteurs intérieurs». L’accusation de traîtrise dans l’espace irako-syrien peut parfois concerner parfois les Kurdes. Ils sont dépeints par le site en question comme un nouvel ennemi agresseur et auxiliaire de la puissance américaine. Ils sont qualifiés d’un point de vue ethnico-religieux comme des traîtres du sunnisme, des défenseurs de la laïcité et des ennemis des Arabes.

Il reste à souligner que les accusations de traîtrise et d’apostasie se sont infiltrées à l’intérieur de l’organisation EI, mobilisant dans la dispute des cadres et des institutions influentes dans le pouvoir central, tels Abou Zayd Iraki, Abou Mohammed Fourqan, Abou Bakr Qahtani pour les hommes, et des organes tels le comité de délégation (al-lajna al-moufawidhiya), le Bureau central de contrôle des diwans légaux (al-maktab al-markazi li moutabacat al-dawawin alchariya), le Conseil de consultation (majliss al-choura). Cette dispute grave qui a déstabilisé l’organisation s’est manifestée au grand jour notamment à partir de la seconde moitié de l’année 2017. Elle avait impliqué deux courants dits hazimite et banalite, le premier constitué de disciples défendant les thèses de Ahmed ben Oamr Hazimi, le second porté par ceux de Turki Banali. L’objet du conflit doctrinal concernait la question sensible de l’excommunication (takfir) de celui qui n’excommunie la personne qui commet un acte de mécréance (takfir alcâdhir) 15. Or, le site dawalhaq.com avait passé sous silence ce conflit doctrinal puisqu’il avait mesuré sa gravité et le danger de le diffuser parmi ses lecteurs. Il ne l’avait abordé qu’au mois de mai 2018, prenant soin de critiquer les factionnalistes, dans un article intitulé ”al-gholouw fi al-takfir wa istibahat al-dima’ al-macsouma”. Le 29 mai suivant, l’administration du site publie un communiqué dans lequel elle mettait en garde contre les invectives mutuelles entre les internautes, en s’accusant d’apostasie et de mécréance.

Conclusion

L’audace communicationnelle de l’organisation EI l’a poussée même a intégré une dimension écologique, en insistant sur l’environnement et les espaces verts pour renforcer l’idée d’une vie pacifiée dans les territoires qu’elle contrôlait. D’ailleurs de nombreux reportages photos ont été confectionnés spécialement pour promouvoir cette dimension à laquelle a été apporté un soin technique et de mise en scène poussé. L’organisation EI a marqué les esprits des cercles jihadistes grâce à ses capacités médiatiques, elle a montré, bien qu’elle ait échoué politiquement, que la restauration du califat est beaucoup plus accessible que ne le pensait les jihadistes de la première génération. Cette organisation a créé un précédent, qui pourrait renforcer encore davantage la résilience du projet jihadiste16.

L’impact du jihadisme irako-syrien sur une sorte de normalisation de l’information produite et transmise par les groupes jihadistes ne peut être contesté, au point que ces derniers ont atteint un stade où ils se font mutuellement concurrence en capacité et en qualité. Le site dawaalhaaq.com présente en ce sens une spécificité en relation avec la place accordé aux commentaires et à l’interaction des internautes sur le produit écrit et audiovisuel diffusé. L’exemple de la rubrique « Maqalat wa ‘arâ’ » est édifiant. Ces commentaires montrent souvent que le niveau intellectuel des interagissants est celui de la classe moyenne. Ils débouchent le plus souvent sur des débats complexes relatifs aux questions religieuses et politiques qui par ailleurs excluent que des jeunes y est une chance de contribution sérieuse. Un autre aspect que nous pouvons relier à cette normalisation est souligné par le comportement paradoxal des institutions internationales et régionales qui accuse les jihadistes de crimes de guerre, nettoyage ethnique, génocide, crimes culturelles, alors qu’ils radicalement hors-la loiinternationale et se situe hors du champ du consensus de la communauté mondiale. En la condamnant à travers l’emploi des outils et des nomenclatures du droit international et des Nations-Unies, on accorde en fait à l’organisation EI une existence institutionnelle qu’elle ne refuse pas d’ailleurs, quand bien même on la qualifie de terroriste.

Les réussites médiatiques des jihadistes irako-syriens, autochtones et recrues étrangères, ont, à son tour, provoqué une nouvelle dynamique jihadiste en Afrique, profitant des difficultés politiques et sécuritaires de plusieurs pays. En effet, à l’instar de l’organisation Etat Islamique, les différents groupes actifs en Afrique (Boko Haram, Groupe Nusrat al-Islam wa al-Mouslimin –GNIM–, AQMI, al-Shabab) tentent de développer des politiques de communication et de se doter de structures d’information qui permettent une large diffusion et une bonne pénétration. Dans une étude en préparation qui constitue un approfondissement de celleci et un élargissement sur les pratiques médiatiques de ces groupes jihadistes africains, nous essayons d’évaluer leurs capacités intrinsèques tout en soulignant certaines conditions
objectives spécifiques. En même temps, nous analysons leur degré de développement par rapport à ce qui se fait au Moyen Orient qui sert de modèle.

En tout cas, en face des médias jihadistes, si l’on excepte les chaînes télévisées globales al-Jazira et al-Arabiya, les différentes institutions compétentes nationales et pan-nationales n’ont pas encore suffisamment intégré l’importance d’une politique de communication spécifique à la menace jihadiste et à la capacité du jihadisme à se maintenir. Les médias audiovisuels et la presse écrite ou online eux-mêmes n’ont pas encore dans ces pays développé des outils et des routines suffisantes de précaution dans leur couverture surdimensionnée des attentats perpétrés par les groupes jihadistes.

Bibliographie

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————– no 101, 23 Moharram, 1439/octobre 2017, p.10-14;
————– no 54, 10 Safar 1438h/novembre 2016, p.13;
————– no 51, 19 Moharram 1438h/octobre 2016, p.14;
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WINTER Charlie, The Virtual ‘Caliphate’: Undestanding Islamic State’s Propaganda Strategy, London, Quilliam, 2015.

1. D’abord, sur le plan doctrinal, le courant jihadiste est parvenu à pervertir le système conceptuel du salafisme traditionnel en le dotant d’une identité activiste violente dont il ne se réclamait pas, ou du moins sous conditions contraignantes. Sur le plan stratégique, il a transnationalisé son action tout en exprimant sa prétention de contrôler des territoires en créant des zones de non droit. Sur le plan de l’appartenance, il a exploité les dissensions ethnico-tribales afin de briser la paix sociale. Cf. Rachid Benlabbah, Le jihadisme. Eléments de compréhension, Rabat : Bouregreg Editions, 2018, pp.48-52.
2. Ali Fisher, « Swarmcast: How Jihadist Networks Maintain a Persistent Online Presence », Perspectives on Terrorism, vol. 9, no3 (2015), accessible à l’adresse http://www.terrorismanalysts.com/pt/index.php/ pot/article/view/426/847.

3. «Autorités, médias et terrorisme: la difficile équation », Dakar, 31 octobre 2017 ; « Médias, djihadistes et stratégie de contre-communication », Dakar, 2 mai 2017. Les ateliers ont été sanctionnés par deux rapports séparés et un rapport de synthèse, non encore publiés, dont l’auteur du présent article s’est acquitté.

4. Charlie Winter, The Virtual ‘Caliphate’: Undestanding Islamic State’s Propaganda Strategy, London : Quilliam, 2015; Haroro J. Ingram, « An Analysis of Inspire and Dabiq: Lessons from AQAP and Islamic State’s Propaganda War », Studies in Conflict & Terrorism, 40, 2017, issue 5; Rachid Benlabbah, op.cit., pp.125-138.
5. Dorénavant, nous utiliserons aussi l’appellation “organisation EI”.
6. Yasser Allawi, « ISIS Issues 11 Rules for Journalists in Deir Ezzor », Syria Deeply, 7 Oct 2014, accessible à l’adresse http://www. newsdeeply.com/syria/articles/2014/10/07/isis-issues-11-rules-for-journalists-in-deir-ezzor.

7. Filmé dans une vidéo diffusée sous le titre “Chifaâ al-soudour”, 3 février 2015.
8. Dabiq, issue 6, December 2014.

9. Rachid Benlabbah, op. cit., pp. 89-96.

10. Néanmoins, dans un communiqué publié le 27 septembre 2016, l’agence propriétaire du site avait fait savoir que sa mission « se limitait à transmettre simplement l’information et l’opinion et qu’elle n’est ni un producteur ni un auteur ».

11. Abou Bakr Baghdadi, « Bakiya fi al-Irak wa al-Cham », juin 2013, accessible à l’adresse https://archive.org/details/baqiah1

12. Al-Nabaâ, no 140, 5 dhul QiCda 1439h / 20 juillet 2018, p.9.
13. Abou Mohammed Adnani, « Ya qawm ajibou al-daci », isdarat.tv, 23 juin 2015.

14. Al-Nabaâ, no 39, 14 Chawwal / juillet 2016, p.8; no 43, 16 Dhou al-qi’da / août 2016, p.8; no 51, 19 Moharram 1438h / octobre 2016, p.14; no 54, 10 Safar 1438h / novembre 2016, p.13; n0 123, 27 Joumâda al-thania 1439h / mars 2018, p.9.

15. Al-Nabaâ, no 101, 23 Moharram, 1439 / octobre 2017, p.10-14; Chams Eddine Naqqaz, « al-qissa al-kamila li al-tayyar al-hazimi fi al-tkfir qabla daech wa bacdahu », Noonpost.org, 2 août 2017.

16. Rachid Benlabbah, op .cit., p. 11-28.

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