Revue des Sciences Humaines et Sociales

Al Irfan est une Revue scientifique annuelle fondée en 2014 à l’IEHL. Elle publie des travaux à caractère disciplinaire, pluridisciplinaire et interdisciplinaire, en mettant en exergue l’exploration des mondes hispanique et lusophone et leurs intersections, dans leurs dimensions historiques, culturelles, sociologiques, politiques et économiques.

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D’un Congrès orientaliste au récit d’un Grand Tour

Le déploiement d’un discours occidentaliste chez Ahmad Zaki

Randa Sabri
Université du Caire

Résumé

Un Oriental chez les orientalistes : telle est la situation vécue en 1892 par Ahmad Zaki et qu’il nous rapporte dans son récit, Le Départ pour le Congrès. Cette œuvre, au titre réducteur, nous livre le témoignage d’un Égyptien sur les assises du congrès de Londres, mais laisse aussi affleurer un plaidoyer – utopiste !- en faveur d’une plus grande intégration des savants orientaux à ce type de rencontres. Au-delà de cette expérience assez singulière, le récit nous fait découvrir l’ambition qui anime l’auteur, habité par l’esprit de la Renaissance arabe : accumuler, tout au long du Grand Tour qu’il entreprend à cette occasion dans six pays européens, une somme considérable d’observations prises sur le vif, et impulser ainsi un discours occidentaliste rénové pouvant rivaliser avec son symétrique. En réalité, comme nous tenterons de le démontrer, ce point de vue occidentaliste, sans arrogance, passionné de savoir et de comparaisons, tout à la fois autocritique et soucieux de servir l’intérêt de sa patrie, sensible à la spécificité de chaque contrée visitée, renvoie une tout autre image que son rival triomphant. L’image d’un esprit se déployant avec «hospitalité» pour accueillir l’autre étranger en soi, selon l’idéal prôné par Saïd dans son ultime préface à l’Orientalisme.

Mots clés

Congrès orientalistes, occidentalisme, Renaissance arabe, Europe, Grand Tour.

Abstract

An Oriental among Orientalists, that was the standpoint experienced by Ahmad Zaki in 1892 at the Ninth International Congress of Orientalists held in London. Through the account he reported of this event in his Safar ila al-Mu’tamar (The Departure to the Congress), we can find not only the testimony of an Egyptian, but also a plea – a rather utopian one – for a more effective integration of the oriental scholars to these proceedings in the future. Beyond that, his travel book expresses the ambition of his author, one of the most distinguished figures of the Arab Renaissance, to gather a considerable amount of observations taken from life along the Grand Tour he undertook on that occasion in six European countries. He thereby had in mind to boost a new «occidentalist» discourse that could compete with his counterpart. In fact, as we will try to show, this occidentalist point of view, devoid of arrogance, keen on knowledge and subtle comparisons, inspired with auto-criticism as well as patriotic feelings, sensitive to the distinctive features of every visited country, differs quite a lot from orientalism by his spirit, a spirit full of hospitality, willing to welcome the other’s culture in oneself, according to the ideal advocated by Edward Said in his last preface to Orientalism.

Keywords

Congress of orientalists, Occidentalism, Arab Renaissance, Europe, Grand Tour

En 1892, Ahmad Zaki effendi, alors âgé de 26 ans, se rend à Londres pour présenter, dans le cadre du Congrès des orientalistes, ses travaux du moment en philologie arabe. Il serait bon de rappeler – la participation des philologues égyptiens, et plus largement «orientaux» restant jusqu’à ce jour à l’écart des travaux des critiques comme des historiens[1] – que son cas n’a rien d’exceptionnel. Trois ans auparavant, Abdallah Fikri, Hamza Fath Allah,et Muhammad ‘Umar al-Bajuri avaient participé à la délégation chargée de représenter l’Égypte au VIIIe Congrès international de Stockholm, et avaient rédigé, chacun de son côté, une relation de voyage rendant compte – surtout chez le premier – de leur point de vue sur ces grands-messes savantes, de la découverte qu’ils avaient faite de divers pays (Italie, Suisse, France, Hollande…) en chemin vers la Suède, ainsi que de la fréquentation quotidienne, durant près de trois semaines, de l’Exposition universelle de Paris[2] .

Ahmad Zaki, cependant, inaugure indéniablement une nouvelle veine dans Le Départ pour le Congrès (Al-Safar ila al-Mu’tamar) [3]. Il innove comme voyageur en prolongeant sa mission scientifique par un périple dans six pays européens où il adopte clairement la posture du touriste curieux de tout, mais également comme inventeur d’un nouveau style, souple, impromptu, débarrassé de toute pompe rhétorique et apte à rendre sa liberté de ton, ses goûts, ses jugements et ses impressions notées au pied levé. Mais là n’est pas l’essentiel pour le propos de notre colloque : si Ahmad Zaki peut y trouver sa place, c’est par sa position forcément excentrée par rapport à l’orientalisme représenté dans son institution la plus prestigieuse. Position du membre externe qui, tout en se sachant venu de «l’autre bord», est amené à partager un climat de convivialité entre savants, certes, mais ô combien ambigu, puisque placé dans un contexte historique où l’orientalisme, comme l’a démontré Saïd, est en grande partie assujetti aux visées hégémoniques de l’Occident.

Nous tenterons donc de décrypter l’image que nous renvoie Ahmad Zaki de ces rencontres et, plus généralement, d’examiner ce que nous apprend son récit sur le regard et les curiosités d’un orientaliste «oriental», au cours du périple qui le conduit à visiter l’Italie, la France, l’Angleterre, le Pays de Galles, puis à entamer un pèlerinage ému sur les terres de l’ancienne Andalousie arabe. Nous verrons comment se tisse, page après page, la trame d’un discours «occidentaliste», qui par sa sensibilité à la diversité, à la spécificité de chaque contrée, se dérobe finalement à la grande relation duelle Orient/ Occident, que l’auteur semblait prendre comme référence dans son Introduction. Dans cette perception d’une diversité irréductible à un discours monolithique sur l’Occident, l’entreprise d’un «Grand Tour» a sans doute joué un rôle capital, c’est donc par là que nous commencerons

Le Départ pour le Congrès : le récit d’un Grand Tour atypique

Lorsqu’il embarque pour Londres, Ahmad Zaki a terminé depuis cinq ans ses études de droit à l’École d’administration (Madrassat al-idâra), exerce les fonctions de traducteur-interprète, auprès du Conseil des ministres, tout en enseignant la traduction trilingue (français-arabe-italien) à l’école khédiviale. Il a également été engagé comme répétiteur de langue arabe à l’Institut français d’Archéologie Orientale, poste qui lui permet de nouer des contacts avec un milieu qu’il continuera à fréquenter sa vie durant.

Ce n’est donc pas un adolescent qui voyage pour parfaire son éducation, sa pratique des langues étrangères, et se mettre «à l’école du monde», mais un homme qui s’est déjà acquis une certaine réputation d’érudit par ses travaux en philologie. C’est ce qui ressort clairement de la scène des adieux, à l’ouverture du livre, où l’on voit le jeune congressiste accompagné par une foule d’amis, venus saluer en lui un camarade qui a déjà fait ses preuves (SM, p.42). Dans ces conditions, quelle pertinence à employer la notion de «Grand Tour» pour qualifier ce premier voyage d’Ahmad Zaki en Europe et jusqu’à quel point son périple s’apparente-t-il (tout en s’en distinguant) de cette tradition en vogue parmi les élites européennes depuis la fin du XVIIe siècle ?

Dans Panorama du Voyage, Sylvain Venayre définit le Grand Tour comme une pratique viatique, très répandue au XVIIIe siècle et au début du XIXe, surtout en Angleterre puis en France, chez les fils de l’aristocratie et de la haute-bourgeoisie. Ce voyage coûteux, entièrement aux frais de la famille, s’étendait facilement sur plus de deux ans. Il avait pour but essentiel de permettre à ces adolescents, destinés à occuper dans un avenir proche des situations prestigieuses, voire «à prendre en charge les affaires du pays» [4], de compléter leur éducation, sur le plan tant intellectuel que matériel. Ils avaient donc le loisir de comparer les usages sociaux différents, de s’exercer à parler des langues vivantes, de se former un goût artistique plus éclairé (d’où le statut privilégié de l’Italie comme destination principale) et d’acquérir assez d’entregent pour nouer des liens d’amitié ou même des alliances avec des familles de la haute société dans d’autres pays, en vue d’intérêts financiers communs. Au-delà de cette dimension personnelle, les théoriciens du Grand Tour, comme le comte de Berchtold, considéraient que le jeune touriste «instruit par l’expérience, pouvait mettre ses connaissances au service de sa patrie» et œuvrer «au bien de la société» [5]. La référence favorite était alors les voyages de Pierre 1er en Europe, voyages auxquels «la Russie était redevable de ses premiers progrès».[6]

Ce modèle viatique, qui avait vu son itinéraire se codifier peu à peu au cours des décennies, avec des stations obligées notamment dans plusieurs villes célèbres d’Italie et dans les grandes capitales de l’Ouest européen, tombe toutefois en désuétude dans la seconde moitié du XIXe siècle, remarque Sylvain Venayre, et cela essentiellement sous «la poussée des aspirations démocratiques» [7]et des bouleversements sociaux qui affectent les sociétés européennes.

En Égypte, cette tradition à la fois pédagogique et culturelle n’a aucun équivalent à l’époque où elle fleurissait en Europe. D’une part les circonstances politiques, économiques et sociales entravent la constitution d’une élite stable, indépendante et fortunée depuis la dépendance à l’empire ottoman (XVe siècle) jusqu’à la fin du pouvoir des mamelouks (à l’orée du XIXe siècle). D’autre part, lorsque des voyages se font, ils ont pour but le commerce ou le pèlerinage et sont tournés vers les pays arabes ou musulmans[8] : la Péninsule arabique, prioritairement, la Syrie, la Turquie et l’Afrique du Nord, dans une moindre mesure. Car, comme le note Ahmad Zaki, dans une digression du Départ pour le Congrès sur la désaffection séculaire des Égyptiens pour les voyages, la sédentarité de ses compatriotes s’expliquerait par des conditions de vie relativement douces, qui leur assurent, depuis toujours, nourriture et travail, sur leur propre terre, laquelle jouit d’une plus grande prospérité que les régions alentour (SM, p.158-159). Mais que son pays n’ait pas donné naissance à beaucoup de grands voyageurs ne signifie nullement, selon l’auteur, que l’atavisme doive l’emporter.

En s’appuyant sur l’histoire des découvertes géographiques que l’on doit à l’Égypte depuis les Pharaons, et en pensant à son propre cas, Zaki avance l’idée qu’il n’y a là aucune fatalité. Il cite à cet effet le proverbe «L’appétit vient en mangeant» (SM, p.161, en français dans le texte), dont il a pu vérifier la justesse en matière de voyage, en constatant la passion soudaine qui le pousse à découvrir le pays de Galles, étape non prévue initialement dans son programme.

Ce qu’il ne dit pas, mais que son préfacier – Abd al-Karim Salmân – met en lumière avec insistance dans un préambule intitulé «Les avantages du voyage, au-delà du congrès» (SM, p.31-39), c’est que ce repli sur soi a pris fin avec les débuts de la Nahda et plus précisément avec la politique d’envoi des boursiers en Europe, initiée par Muhammad Ali à partir de 1826 et poursuivie ensuite par les khédives Ismail Pacha, Tawfiq et Abbas Hilmi II. Les voyages d’études subventionnés au sommet de l’État, s’ils s’étendaient sur plusieurs années, se limitaient en revanche à un séjour dans une seule ville, de France, d’Italie ou d’Autriche.

Ce qu’on sait moins, c’est que le fils de Muhammad Ali, Ibrahim pacha, après s’être rendu, jeune, dans plusieurs pays européens pour visiter usines, manufactures, écoles militaires, un peu à la façon du tsar Pierre le Grand, avait songé à faire voyager à travers l’Europe les élèves de l’école de Paris au terme de leurs études, pour leur permettre de «découvrir la vérité sur les conditions de la vie dans ces pays-là, sur leurs positions et leurs mœurs» [9]. C’est du moins le témoignage que livre ‘Ali Mubarak, l’un des premiers Égyptiens à avoir reçu sa formation à l’école militaire de Paris, puis de Metz entre 1844 et 1848 [10]. Mais le projet ne fut jamais réalisé, la mort ayant emporté Ibrahim avant même qu’il n’accède au trône.

En 1856, au Liban, paraît un ouvrage étonnant, Les Délices de la promenade dans le Voyage sélimien, qui présente bien des analogies avec l’expérience du Grand Tour telle qu’elle avait été vécue par nombre d’adolescents de l’élite anglaise ou française. Il s’y ajoute que le voyageur en question tient un journal de bord ou de route où il relate avec plus ou moins de détails le déroulement de chaque étape. Issu d’une riche famille chrétienne et âgé de seize ans à peine, Sélim Bostoros part en effet de Beyrouth en 1855, aux frais des siens, en compagnie de son cousin pour accomplir un itinéraire où, à l’exception d’Alexandrie, du Caire, de Malte, la liste des villes qu’il traverse correspond à celle qui jalonnait le rituel du Grand Tour : Messine, Naples, Pise, Florence, Gênes, Marseille, Lyon, Paris, Londres, Bruxelles, Cologne, Berlin, Postdam, Prague, Vienne, le Luxembourg, à quoi s’ajoutent au retour Trieste et la Turquie. Le récit, où le jeune touriste se déclare d’emblée «poussé par la passion de découvrir les pays européens et tout le plaisir qui en découle d’observer ces contrées de raffinement et d’ordre»[11], fut aussitôt salué par plusieurs figures littéraires du moment, dont Yazgi, qui, à grand renfort de vers laudatifs salue l’habileté de l’adolescent à transporter son lecteur en terre occidentale, comme s’il accomplissait lui-même cette rihla d’un genre tout nouveau.[12]

Pour en revenir à Ahmad Zaki, même si on ne peut soutenir, disions-nous, qu’il cherche à parfaire son éducation, son périple est habité en profondeur par un désir d’apprentissage, une volonté de s’initier à l’histoire des cités visitées et aux Beaux-Arts, d’affiner ses connaissances en matière d’architecture et de patrimoine culturel, d’où un programme touristique intensif. Le séjour en Italie, balisé par les villes emblématiques – à l’exception de Venise, au grand regret de l’auteur – nous le montre résolu, malgré la fatigue, à voir tout ce qu’il faut avoir vu : palais, musées, églises, sites archéologiques, et même cimetières.

Mais s’il s’agit bien pour lui d’apprécier les «beautés» (mahassin) de chaque haut lieu de la civilisation occidentale [13], il faut souligner que, dès l’Italie, perce dans sa narration une curiosité d’une autre fibre, plus affective, tournée vers les chefs-d’œuvre de l’art pharaonique (antiquités égyptiennes du Musée de Turin, obélisques partout dressés à Rome) et plus encore vers les manuscrits et vestiges datant de l’ancien empire arabo-musulman. C’est ainsi que le voyage dans la péninsule ibérique, relaté dans la très longue Lettre XVI, peut se lire au premier abord comme une quête vers le Même. Initié sous le signe de la nostalgie, il se nourrit de nombreux vers élégiaques chantant l’Andalousie perdue (SM, p.291-293). Plus tard, la visite de l’Alcazar de Séville, de l’Alhambra et des autres monuments de Grenade s’accompagnera d’une remontée vers les temps glorieux du Califat de Cordoue puis des souverains almohades.

Il serait faux néanmoins de croire qu’il y ait chez Ahmad Zaki un intérêt exclusif pour les lieux de mémoire. Même en Espagne son récit atteste de sa volonté de communiquer avec la population autochtone : il se met à l’étude de l’espagnol déjà à Paris, dans un manuel de grammaire – méthode dont il ne découvrira le peu d’efficacité qu’à son arrivée à l’hôtel d’Irun. Loin de se décourager pour autant, après s’en être remis «tantôt à l’italien, tantôt au français mêlées et le plus souvent au langage des gestes que comprennent tous les humains» (SM, p.294), il s’applique à apprendre l’espagnol sur place, allant même jusqu’à fréquenter «chaque soir les théâtres pour (s)e perfectionner, ces derniers étant à Madrid une école si exacte des us et coutumes de ce peuple», qu’il se croit parfois «transporté, pendant la représentation, au milieu de telle rue ou de tel village» (SM, p.300)

Être à l’école des us et coutumes et du présent, est une préoccupation de tous les instants pour Zaki, plus réfléchie et beaucoup plus minutieuses que chez Sélim Bostoros. Lorsqu’il visite des lieux de mémoire comme les bibliothèques (à Pise, Londres, Paris…), c’est aussi à leur organisation qu’il prête attention. Une attention aux moindres détails qui se retrouve dans sa tournée inlassable des institutions et des lieux symbolisant le progrès et l’inventivité : écoles diverses (ordinaires – en Angleterre – ou réservées aux enfants sourds ou aveugles en France), hôpitaux (l’asile d’aliénés à Amiens), Imprimerie nationale de Paris, sociétés d’appel (l’ancêtre des centres téléphoniques) à Londres, monts de piété, expositions de produits agricoles et manufacturés, etc. Avec un souci de noter tout ce qui serait susceptible d’être adapté en Égypte, car dans l’esprit de l’auteur, comme dans le modèle traditionnel du Grand tour, le «bien de la société» l’emporte souvent sur toute autre considération. Plus encore, il ne laisse passer aucune occasion de citer en exemple ceux et celles qui ont servi leur patrie, et ont eu droit en retour à un hommage (le plus souvent une statue sur une place publique comme en Italie et en Angleterre, ou au Panthéon à Paris) – hommage qui ne manque pas, à son tour, de galvaniser l’ardeur patriotique des citoyens. À preuve, ce passage où il rapporte ce qu’il a pu observer en se promenant à Rome avec le cheikh Muhammad Râchid, lui aussi invité au Congrès :

Sur toutes ses places et esplanades, dans tous ses jardins, dans chaque coin de promenade ou de rue, nous avons vu des statues de leurs hommes illustres, qui se sont voués au service de leur patrie, et ont œuvré pour rehausser son rang, et cela afin leur mémoire ne puisse s’effacer avec le passage du temps (…) Ainsi la population connaît-elle en général l’histoire de ceux dont le pays a tiré un profit concret ou moral, plus ou moins prestigieux, et s’y réfère comme d’un modèle dans l’éducation des enfants, encouragés à les imiter dans leur dévouement à la patrie. (SM, p.58)

S’ensuivent alors des «regrets au sujet des grands hommes d’Égypte et du peu de cas qu’on fait de leur mémoire» :

Ici je me dois de m’arrêter un instant, mortifié et plein de regrets de ce que les gens chez nous négligent totalement d’éterniser la mémoire de ceux qui se sont rendus utiles d’une manière ou d’une autre … (SM, ibidem)

Autre analogie avec le Grand Tour : le réseau de relations sociales et intellectuelles que Zaki réussit à tisser tout au long de son itinéraire. Ces rencontres, d’une extrême variété, le mettent en contact avec une élite formée d’orientalistes de nationalités diverses, de diplomates anglais, de représentants de la Sublime Porte, de juristes espagnols de l’Academia Juridico Literaria de Saragosse, d’hommes de culture égyptiens, comme Tawfiq al-’Adl [14], lui aussi passionné de modernité et de pédagogie, sans compter quelques élèves égyptiens formés dans les écoles anglaises, qu’il tient à encourager en se disant d’ores et déjà «sûr qu’avec toutes les connaissances qu’ils ont acquises ici, ils rendront d’éminents services à leur patrie, à leur retour» (SM, p.134).Ces rencontres, qui révèlent un grand art de la sociabilité chez Zaki, culminent, en fin de parcours, avec les audiences accordées l’une par le roi du Portugal, l’autre par la reine d’Espagne, laquelle lui réserve «l’accueil le plus aimable», l’entretenant «de sciences et de lettres», mais aussi «de la langue arabe et des monuments arabes d’Espagne et d’ailleurs». (SM, p.307)

On notera que, dans son Introduction, Ahmad Zaki nous informe que le texte que nous lisons n’est que la version abrégée à l’extrême d’un ouvrage qu’il projette de publier plus tard et où il ajoutera les notes et commentaires abondants que faute de temps, il n’a pu insérer dans les Lettres impromptues du Voyage au congrès, rédigées à vif, en fin de journée. Cet ouvrage dont le fantôme hante tout son récit, l’auteur prévoit de l’intituler Al-Rihla al-Kobra, soit : la Grande Relation de voyage, ou……(sans trop forcer les choses) Le Grand Tour ! Il exprime sa résolution

d’y faire œuvre de science, d’y mener l’enquête en musulman et en oriental soucieux, de par son travail, d’explorer les usages des Orientaux et des Occidentaux, de procéder à une comparaison entre leurs mœurs, leurs doctrines, leur degré de développement, le plus ou moins d’influence exercée par les premiers sur les seconds et inversement, autrefois et à l’époque moderne. (SM, p.27)

Ce livre à venir ne verra en fait jamais le jour, mais sa version raccourcie connaît sur-le-champ une réception enthousiaste comme le révèlent les comptes rendus de plusieurs journaux égyptiens. Al-Zira’a (L’Agriculture) y voit «un exposé disséquant la civilisation européenne, ou la reproduction photographique de ce qui s’est reflété dans l’imagination de l’auteur». L’Egyptian Gazette lui reconnaît le mérite d’avoir produit un commentaire d’une grande originalité personnelle, à valeur ethnographique et littéraire, un recueil des «Manners and Customs» des peuples d’Europe, pour ainsi dire. [15]

Le témoignage d’un orientaliste oriental

Le fait est là : le titre choisi par Ahmad Zaki focalise notre attention sur la destination de son voyage: le congrès. Même si la composition du livre et le déroulement du périple remettent en question le choix de cet intitulé, le Congrès constitue bien plus qu’un prétexte. Dès le début, en nous relatant l’entrevue que lui accorde Abbas Hilmy II à Alexandrie, l’auteur se montre éminemment conscient des espoirs qui sont mis en lui et du rôle dont il est investi. Le Khédive ne lui cache pas que, lors du

choix des délégués appelés à représenter l’Égypte à Londres, il l’a personnellement désigné, contre l’avis de ses conseillers, pour «démontrer aux savants d’Europe que nous avons des jeunes gens qui peuvent rivaliser avec eux sur le terrain du mérite et du savoir» (SM, p.43).

Le compte rendu d’Ahmad Zaki sur le IXe Congrès constitue l’un des rares témoignages en notre possession sur la vision que pouvait avoir un Égyptien des rencontres orientalistes à la fin du XIXe siècle. Si l’on tente une comparaison avec un contemporain, Amin Fikri, on s’aperçoit que, chez ce dernier, la version circonstanciée du Congrès de Stockholm (où il avait accompagné son père Abdallah Fikri pour lui servir d’interprète) s’étale, sur plusieurs chapitres, de la description des lieux où se déroulent les assises, jusqu’aux festivités accompagnant la cérémonie de clôture, en passant par les entrevues avec le roi Oscar II, les contacts pris avec les membres des autres délégations, la division en sections, les discours prononcés, les controverses soulevées, etc. [16] Beaucoup moins loquace, l’exposé d’Ahmad Zaki est cependant révélateur du climat de ces assises.

Pour analyser sa position, nous disposons à la fois de la 9e lettre-chapitre intitulée «De Paris à Londres. Bref compte-rendu sur le Congrès» et du texte de l’intervention prononcée en français par Zaki dans le cadre de la Section sémitique générale, le 8 septembre 1892. Ce second document est précieux en ce qu’il débute, avant la présentation des travaux en cours, par un vibrant discours où, au-delà des formules oratoires euphoriques, de mise dans ce contexte, transparaît tout autre chose qu’un réflexe de faire «explicitement allégeance à la science occidentale» [17] .

Nous commencerons par la Lettre.

Malgré ce qu’on pouvait attendre d’un néophyte convié pour la première fois à ce type de manifestations, Ahmad Zaki conserve ses distances et un ton teinté d’humour pour pointer la verbosité de tel membre illustre (Max Müller, venu avec un dossier de 65 pages !), les longueurs de l’éloge qu’on lui adresse en tant que Président, les retards importants pris sur l’horaire. Quelques remarques apparemment de pure information ne sont pas dénuées de sous-entendus critiques : sur l’indifférence totale de la presse à l’événement et le désintérêt marqué par les personnalités de renom (le jour de l’inauguration, «il ne se trouva aucun membre de familles royales, tous s’étant excusés par des dépêches ou des lettres», SM, p.104 ), allusion transparente au contraste avec le Congrès de Stockholm, dont Oscar II avait patronné l’organisation en personne et avec le plus grand faste.

Une lecture attentive permet de voir apparaître en filigrane telle discrimination (Zaki est le seul «oriental» admis au banquet du premier jour), telle anomalie (le 3e membre officiel de la délégation égyptienne est …l’Allemand Karl Vollers ! [18]), telle tension entre clans orientalistes (à la suite d’une polémique houleuse, le Congrès de Londres est considéré comme «scissionniste» par rapport au précédent). Mais pour le reste semblent prévaloir des rapports de cordialité – du moins de façade – comme si l’on respectait, de part et d’autre, cette règle de séparation entre discussions savantes et conflits politiques, énoncée par Friedrich Max Müller:

Au Congrès de Vienne de 1886, Friedrich Müller (…) remporta un vif succès en opposant la «question orientale» au sens politique, véritable serpent de mer dépeçant l’Orient par le fer et le sang (…), à la «question orientale» au sens érudit, visant au contraire à la «réunification» de l’Orient avec pour outils «la convivialité et l’habileté» des savants.[19]

Que la convivialité l’emporte et mette entre parenthèses tout l’impitoyable de la relation politique, c’est ce qui ressort de cette étrange «garden-party» qui fait suite au Congrès et où Ahmad Zaki est

reçu par le munificent Lord Emherst, richissime collectionneur et type même de l’esthète féru à la fois d’orientalisme et d’égyptologie :

Ayant pris le train, nous montâmes, à notre arrivée, dans de luxueuses voitures dépêchées par notre hôte dont la demeure ressemblait plutôt à une cité prospère avec ses vastes parcs à la végétation luxuriante et de larges espaces aménagés pour tous les divertissements, chose des plus agréables pour les yeux (…).

Il avait fait construire un jardin de fleurs, fascinant par la vivacité de ses couleurs et cela, sur le modèle de celui du Palais de l’Alhambra à Grenade, à l’époque de la domination arabe sur l’Andalousie.

Quant à l’intérieur du château, on pourrait en parler indéfiniment : on y trouvait un musée d’antiquités égyptiennes, babyloniennes, entre autres, et pour que le lecteur se représente mieux la valeur incommensurable de cette collection, je dirai que notre hôte possédait l’équivalent de treize grands coffres remplis de pièces provenant de Tell el Amarna, près de Mallaoui, dans le gouvernorat d’Assiout, et il envisage maintenant de construire un bâtiment plus approprié pour y exposer ces objets.

Pour la bibliothèque, très spacieuse, elle comprend beaucoup d’exemplaires manuscrits du Coran et quantité de précieux ouvrages arabes, persans et indiens, sans compter des livres en langues européennes, eux aussi tracés à la main et ornés d’enluminures et de figurines d’extrême précision, ainsi que des livres datant des premiers temps de l’imprimerie en Europe et en Angleterre – rarissimes maintenant et difficiles à trouver même dans les bibliothèques publiques de premier ordre. (SM, p.107-108)

Ce qui peut surprendre ici, c’est la valorisation extrême que reçoivent le château [20] et son propriétaire[21], sans la moindre trace de ressentiment en contrepartie, ne serait-ce que pour le pillage à l’origine de cette collection. Tout se passe comme si la relation interpersonnelle de l’hospitalité était seule retenue ainsi que l’admiration pour un type humain : l’homme de culture bienveillant. Il est essentiel de le souligner car Ahmad Zaki, par la suite, ne voulant pas être en reste et comme en réponse à un challenge secret, deviendra très tôt, grâce à sa fortune personnelle, un collectionneur de premier ordre, amateur passionné de manuscrits, de livres anciens et de pièces rares. Sa maison à Guizèh, célèbre pour sa bibliothèque – l’une des plus importantes du Moyen Orient à l’époque – sera ouverte à tous les orientalistes et érudits arabes de passage au Caire.

Quant au discours qu’il adresse en français aux congressistes, il reflète, dans un premier temps,une vision plutôt confiante de l’orientalisme. Rendant hommage aux travaux de cette science, dont il dit avoir été informé grâce à l’Institut de France au Caire, Ahmad Zaki estime qu’ils ont contribué à mettre en valeur la culture arabe «en écartant d’elle le voile des idées erronées et des préjugés» dont elle était auparavant la victime (SM, p.345). À ses yeux l’orientalisme est une force bénéfique qui tend à déplacer les murailles que les «tenants de l’intolérance aveugle» (façon évasive de parler de la brutalité colonialiste ?) ont longtemps cherché à dresser entre l’Orient et l’Occident, «ces deux jumeaux» (SM, ibidem). Entraîné par son optimisme, sa générosité humaniste, il le considère comme un savoir dont l’objet – la langue et la culture de l’Orient – serait un bien commun auquel savants d’Occident et érudits d’Orient apporteraient leurs lumières respectives.

Ne mesurant pas les enjeux considérables liés au choix de la ville qui accueillera le Congrès, et ne se doutant probablement pas des tractations qui s’effectuent à ce propos, en coulisses, entre puissances européennes, il va jusqu’à proposer que ce soit dans une ville d’Orient qu’aient lieu les prochains congrès afin, ajoute-t-il, d’en faciliter l’accès à des érudits orientaux méconnus qui travaillent dans l’ombre et dont l’apport serait des plus profitables :

C’est pourquoi je formule le vœu que l’un de ces prochains congrès se tienne dans une ville d’Orient afin que nos savants puissent s’apercevoir par eux-mêmes des avantages de ces travaux et apprécier à leur juste

mesure le profit que peut en tirer l’humanité. C’est ainsi que seront amenés à se joindre à cette compagnie, qui est à l’avant-garde des grandes idées et des nobles desseins, nombre d’hommes de savoir et d’érudition dont le secours sera des plus utiles et des plus gratifiants pour les orientalistes. (…)

Ce n’est un secret pour personne que l’Orient de nos jours est plein de gens de mérite qui se sont distingués dans les divers domaines du savoir (…) mais la plupart d’entre eux vivant en retrait, dans l’ombre, méconnus, sont voués à une condition ingrate et leurs œuvres, dissimulées dans quelque recoin, n’ont aucune chance, vu ces circonstances, de porter leurs fruits. (SM, p.346)

Plaidoyer courageux mais qui restera lettre morte, comme le démontre la tenue des congrès suivants à Genève, puis à Paris, Rome, Hambourg, Copenhague, Alger (qu’on ne peut regarder comme une exception, puisque c’est, à l’époque, la capitale de l’Algérie française). Sans doute Ahmed Zaki a-t-il eu le temps au fur et à mesure de ses participations à certains de ces colloques – de Genève et de Hambourg – de méditer sur les règles implacables du jeu orientaliste, d’où son initiative de fonder au Caire en 1922 la Société de la Ligue orientale (Gam’iyat al-Rabita al-Charkiyya), dont l’ambition déclarée est d’œuvrer à «la diffusion de la littérature et de l’art orientaux ainsi qu’à consolider les liens de savoir et de solidarité entre nations orientales sans aucune considération de race ou de religion». [22]

La saisie d’un réseau de dissemblances

Les commentateurs de l’époque l’avaient bien noté : Le Départ pour le Congrès constitue une somme d’observations personnelles non seulement sur les lieux visités mais également sur les mœurs des habitants, leurs usages langagiers, vestimentaires, alimentaires, professionnels, intellectuels… Très critique à l’égard de ceux qui, avant lui, se sont laissés aller à traduire en arabe certains guides ou catalogues [23], Ahmad Zaki est conscient qu’il lui faut, pour faire œuvre utile, produire un texte travaillé en profondeur par son regard, son coup d’œil sélectif, ses curiosités. Non pour libérer son «ego», mais pour faire acte d’insoumission à l’hégémonie d’un discours : celui par lequel l’Occident modèle sa propre image. C’est ainsi que se construit chez lui un discours occidentaliste, non parce qu’il parle de l’Occident, mais parce que le sujet qui y parle est éminemment soucieux d’y cultiver un écart, jusque dans les passages les plus «informatifs», en assumant tout ensemble son égyptianité et sa culture arabe, et en laissant libre cours à ses goûts (sa passion de la philologie et du comparatisme), à ses impressions vécues, à son refus de toute raideur idéologique, lequel refus n’infirme en rien sa sensibilité aux différences.

La prédilection de Zaki pour la philologie le conduit à accorder une place de premier plan à l’étymologie des noms de villes où il séjourne. À chaque étape s’opère un retour aux origines du toponyme chez les anciens géographes arabes, notamment al-Idrissî, comme par un désir irrépressible de se placer dans la filiation de voyageurs appartenant à une époque où dynamisme et progrès se situaient en Orient. Mais c’est en Espagne que cet intérêt linguistique s’emballe littéralement, à la faveur de la surprise encore toute fraîche de reconnaître, dans un idiome de prime abord inconnu, la marque de sa propre langue. Il s’ensuivra une recherche jubilatoire sur tous les termes, patronymes, titres honorifiques, dérivés de l’arabe et la rédaction d’une notice qui viendra se greffer à la lettre XVI (ou Lettre andalouse) : «Complément touchant au métissage (imtizag) des Arabes et des non-Arabes à partir du témoignage des noms de familles» (SM, p.325-333).

Quant au penchant pour le comparatisme, il conduit Zaki à épingler çà et là des ressemblances plus ou moins inattendues entre l’autre (/les autres) et le soi. Parfois pour le pire («Les va-nu-pieds de Brindisi sont plus insistants et collants que les mendiants de la Sayyida Zaynab»! ,SM, p.46), plus souvent pour le meilleur : tel élément d’architecture, admiré dans une église de Pise, rappelle à l’auteur des plafonds égyptiens de style arabe, les champs aperçus dans le Sud de la France le font tressaillir en lui évoquant la campagne de son pays («n’étaient les montagnes et les chapeaux des paysans» ! SM, p.84), une promenade dans les rues de Tolède le plonge dans l’univers familier d’une cité arabe, etc.

Mais bien entendu, c’est la saisie des dissemblances et des traits spécifiques qui se taille la part du lion. De façon générale, à aucun moment du texte n’affleure l’opposition : Nous (Orientaux, Égyptiens ou Arabes) vs Eux (Occidentaux, Européens). Ce qui se tisse, c’est un réseau de différences dont la barre se déplace tout au long du Grand Tour. Ainsi les villages italiens et français, presque voisins, ne se ressemblent pas : un plus grand sens du Beau chez les premiers, plus de prospérité chez les seconds. Les Galloises offrent un tout autre type que les Londoniennes, les Portugais n’ont pas les mêmes usages que les Espagnols, ces derniers sont, de tous les peuples visités, les accueillants[24] et, plus encore, chaque ville a son caractère, ou comme le déclare, péremptoire, un employé des chemins de fer : «Brindisi, c’est Brindisi, mais Naples, c’est Naples !»

Ce caractère local se lit jusque dans les gestes les plus simples. Ahmad Zaki observe ainsi que le goût esthétique des Romains s’étend à tout, de l’aspect riant de leurs édifices à la composition délicate des étals d’un boucher, que l’exercice de la liberté d’opinion en Angleterre est si inconditionnel qu’on l’admet dans sa variante la plus caricaturale et la plus bouffonne, à Hyde Park :

On y voit beaucoup d’orateurs, des ouvriers pour la plupart, debout en train de discourir sur n’importe quel sujet qui leur vient à l’esprit comme l’anarchie, le socialisme, la religion dans tous les aspects qu’elle présente chez eux. Vous voyez cet orateur haranguer un cercle d’auditeurs qui se gaussent de lui comme d’un détraqué, et lui, loin de s’en formaliser, dès qu’il les voit d’attrouper, hausse le ton, gesticulant de droite et de gauche, toujours plus volubile, et le plus curieux, c’est que certains d’entre eux parlent d’une voix tonitruante, agitant des mains, alors qu’ils sont seuls, sans personne pour les écouter.

Bref quiconque a envie de prendre la parole la fait où il veut (…) : on se regroupe autour de lui (ou non) et la police se tient à leur côté, totalement indifférente à leur rassemblement, que la harangue de l’orateur s’en prenne au gouvernement ou incite à incendier les demeures des riches ou à piller les grands entrepôts et autres discours du même goût car la liberté de parole dans ce pays outrepasse les limites extrêmes. (SM, p.130)

Lorsqu’une comparaison oppose l’autre et le soi, il n’est pas rare qu’elle se fasse au détriment de ce dernier, l’auteur n’hésitant pas à prendre les travers de ses compatriotes pour cible, leurs habitudes casanières par exemple, comme il ressort de ce passage qui commence par saluer l’esprit d’initiative chez les Anglais et leur goût du risque :

Parmi les traits de caractère que j’ai observés chez les Anglais au cours de ma visite de plusieurs de leurs villes célèbres :leur audace, et leur esprit d’initiative, plus développés que chez les autres nations. Ils bravent ainsi tous les périls imaginables et semblent faits pour voyager et découvrir. Aussitôt que l’un d’eux a quitté son pays vers une quelconque destination et qu’il rencontre difficultés, obstacles, dangers et alarmes, tout cela ne fait que raffermir sa détermination (…)

S’il part pour le bout du monde, il accomplit son périple sans tohu-bohu, ni embarras, entreprise plus facile pour lui que de s’en aller vers Qubbah ou Matariyya pour les habitants du Caire, ou vers la plage pour les Alexandrins. (SM, p.139)

Ce qui ne signifie nullement que l’auteur soit tenté par la dépréciation de soi. Aucun parti-pris d’autocritique ne s’installe durablement, ni, en sens inverse, aucun préjugé défavorable, même à l’égard des Anglais dont on aurait pu attendre qu’il manifeste à leur égard rancœur ou du moins préventions, l’Égypte subissant depuis dix ans déjà l’occupation britannique et l’arrogance du très détesté Lord Cromer. Mais à l’évidence, et sans doute pas seulement pour des raisons de censure, prévaut la posture de l’ethnographe sachant faire la part des choses, entre le véritable moteur du récit – sa passion de décrire, sur le terrain, les usages d’un peuple qu’il découvre – et un patriotisme blessé – congédié pour l’occasion.

Bien entendu cet ethnographe ne ferme pas les yeux sur les défauts des Anglais (une propension à la saoulerie, un penchant irrépressible pour les extrêmes). À l’occasion, sous couvert d’objectivité, et par un procédé assez retors, il leur retourne quelques préjugés traditionnellement liés à l’Orient, comme la pauvreté et la misère ; d’où des allusions aux conditions de vie sordides où sont plongés les ouvriers sans travail à Londres, acculés le plus souvent au suicide ou à la famine (SM, p.160). Autre stéréotype collé à l’Orient musulman : le fanatisme religieux ; ce qui explique sans doute le long développement réservé par la Lettre XIV à une affaire qui avait agité l’opinion publique britannique: les démêlés du nouveau lord maire de Londres avec des centaines de milliers de Londoniens exaspérés jusqu’à la fureur de l’accession d’un catholique à cette fonction, pour la première fois de leur Histoire. Ayant noté avec effarement, le degré de haine que les Anglais, habituellement respectueux des croyances d’autrui, portent aux «papistes», Zaki relate tous les détails de cette querelle où l’on fit assaut, de part et d’autre, de propos d’une intolérance inouïe (SM, p.184-185).

Un autre contexte lui fournit l’occasion de revenir sur les conséquences désastreuses du fanatisme religieux, mais cette fois-ci, en une occurrence rare, pour évoquer la grande fracture originelle entre Orient et Occident provoquée par les Croisades. Il y vient par une sorte de crochet liée au projet du Grand Tour : son désir d’admirer la célèbre cathédrale d’Amiens et du même coup la ville natale de Pierre l’Ermite :

Arrivé à Calais, j’ai préféré faire un détour par Amiens plutôt que d’aller directement à Paris, et cela pour visiter la cathédrale d’Amiens dont la célébrité s’est répandue au loin, mais à cela s’ajoutait une autre raison : je voulais voir cette ville où était né l’homme qui avait été à l’origine de l’une des catastrophes les plus terribles pour l’humanité, ravageant des terres jusqu’à en effacer tout vestige. Un de ces natifs en effet a été la cause du conflit le plus violent et le plus long entre l’Occident et l’Orient, et plus encore de la Chrétienté et de l’Islam, je veux parler de Pierre le moine ou l’Ermite.

Il partit de cette ville en pèlerinage à Jérusalem et cette visite le conduisit à exhorter les peuples d’Europe à prendre les armes et à partir en guerre contre les musulmans avec toutes les forces dont ils disposaient. Il en résulta que des milliers d’entre eux périrent en Asie mineure, et en Égypte, et que ces croisades provoquèrent des atrocités à vous faire frémir d’horreur. (SM, p.189-190. Nous soulignons)

On peut se demander si ce «détour» par Amiens, n’est pas en même temps un détour discursif pour dénoncer, à travers les croisades, des maux on ne peut plus contemporains, une invasion encore plus implacable, en pleine expansion et dont les conséquences en termes de pertes humaines et de scandale moral sont tout aussi désastreuses : le colonialisme. Mais les préoccupations du Grand Tour reprennent bientôt leurs droits, et Zaki sans s’appesantir davantage, s’élance pour voir à Amiens tout ce qui peut intéresser un homme de culture – la cathédrale – et servir au «bien de sa patrie» – la visite d’écoles et d’hôpitaux.

Presque toujours l’auteur du Départ pour le Congrès renvoie au lecteur l’image d’un homme à l’aise dans sa culture plurielle d’Égyptien nourri de culture arabe et musulmane, tout à la fois familier de la culture occidentale et en quête d’un savoir plus affiné sur les composants de cette culture pour lui emprunter ce qu’elle a de plus utile, non par un désir de «s’occidentaliser», mais parce que l’emprunt est le moteur même du progrès humain. À l’occasion il ne dédaigne pas relever le défi et prendre l’autre non comme modèle, mais comme stimulant pour se dépasser soi-même. Voire se réformer. Un principe qui vaut aussi bien au niveau national et social (c’est la raison de nombre de ses injonctions à ses compatriotes) que sur le plan personnel. Témoin cette scène où il se montre discutant avec des Anglais de son projet d’élargir son Grand Tour au Pays de Galles :

A Liverpool, je me sentis l’envie de visiter le Pays de Galles. Quelques Anglais avec qui je discutais de ma détermination à explorer cette contrée, jugèrent cette entreprise beaucoup trop difficile pour un Égyptien : c’était prendre un grand risque vu mon bagage limité en langue anglaise, et d’ailleurs l’aurais-je parlée à la perfection, cela ne m’aurait servi à rien, le dialecte des Gallois offrant des particularités qui le différenciaient totalement de l’anglais. «Et pourtant vous venez bien dans nos pays et en écrivez sans rien connaître à notre langue ni à nos mœurs ! ?»- Mais nous, nous avons recours aux récits de nos prédécesseurs qui vous ont fréquentés et ont séjourné parmi vous, sans compter que notre langue s’est répandue dans vos pays et que nous pouvons employer une multitude d’interprètes pour comprendre et être compris». «Hé bien rien n’empêche que je ne sois pour mes compatriotes comme ces pionniers que vous mentionnez et que je m’aide d’un drogman de ces contrées»…. (SM, p. 160-161. Nous soulignons)

Ce dialogue est révélateur à plusieurs égards.

Il met à nu la sidération des Anglais, pour qui il est inconcevable que l’Égyptien qu’ils ont devant eux et dont ils occupent le pays, puisse se targuer de découvrir leur contrée. Participer à un Congrès orientaliste passe encore, mais se lancer vers l’inconnu, voilà une attitude conquérante qui est et doit rester leur apanage exclusif.

On le voit bien : il ne s’agit pas ici de dissemblance, de comparaison, comme celles que Zaki se plaît à noter avec une certaine empathie parfois, tout au long de son Grand Tour, mais d’une dichotomie radicale. L’Anglais – cette fois-ci très peu hospitalier – colle à telle identité (l’Égyptien) un préjugé indiscutable (l’incapacité à prendre des risques) qui le conforte dans l’idée qu’il possède seul l’énergie et les moyens nécessaires, fondés sur une tradition, de voyager chez l’autre et de le connaître.

Quant à la réplique d’Ahmad Zaki, elle opère un tourniquet subversif en plaçant ses interlocuteurs face à la faille qui, en toute rationalité, devrait discréditer le Voyage orientaliste et lui faire perdre une part de sa pertinence : «Vous venez bien dans nos pays et en écrivez sans rien connaître à notre langue !», à savoir le moyen de communication et de compréhension le plus essentiel. La réaction qui suit a ceci d’humoristique qu’elle pointe l’imperméabilité du vis-à-vis anglais à cette faille première et à la clôture du discours orientaliste sur soi : «Nous avons les livres de nos prédécesseurs !»

Comme le montre le dénouement de l’anecdote Zaki relève le défi par un mot qui ne manque pas d’humour («Je m’aiderai d’un drogman gallois !»). Mais au-delà de cet aspect personnel, l’épisode a aussi une dimension plus large, liée à une incitation à ses compatriotes de partir à leur tour en Europe – le centre même du dynamisme à l’époque. Explicite dans les dernières pages du livre, l’incitation au voyage se double d’un encouragement à chacun à rédiger observations et impressions pour un profit aussi bien personnel que patriotique, afin d’enrichir la littérature arabe d’une bibliothèque occidentaliste (SM, p.339-340).

Il ne mentionne pas dans ce contexte Tahtawi, l’auteur du premier livre en date (1834) dans cette bibliothèque : L’Or de Paris. Sans doute parce que l’étonnement intense de ce pionnier n’est plus de mise à la fin du XIXe siècle, les règnes des Khédives Ismail, Tawfiq et Abbas Hilmi II ayant favorisé entre temps une occidentalisation de l’Égypte à un rythme accéléré. L’autre raison, c’est que le texte de Tahtawi reste centré sur Paris, pris comme emblème de l’Occident, simplification désormais abusive pour Zaki. Pour lui, ce sont les itinéraires variés et non encore frayés (SM, p.339) qui permettent une approche plus nuancée et plus approfondie de l’Europe dans son aspect pluriel. D’où sans doute l’impossibilité pour lui de venir à bout du grand parallèle entre Orient et Occident, qu’il projetait de dresser dans sa Grande Relation de voyage, annoncée et toujours différée.

Peut-être est-ce précisément maintenant, dans le sillage des interrogations et controverses soulevées par l’analyse saïdienne du discours orientaliste que nous pouvons mieux apprécier l’occidentalisme d’Ahmad Zaki. Un occidentalisme sans arrogance, comme sans allégeance à son sujet. Un occidentalisme où se défait le lien foucaldien entre savoir et pouvoir, le seul pouvoir espéré en l’occurrence, étant réflexif, tourné vers une réforme de soi, impulsée par une prise de connaissance de ce qu’il y a de meilleur chez les autres (et non pas chez l’Autre considéré comme une entité adverse) et qu’on voudrait faire fructifier chez soi selon la loi immémoriale de l’emprunt. Un occidentalisme auquel s’appliquerait assez bien la formule de «l’hospitalité» humaniste se déployant pour accueillir avec une infinie curiosité la culture de l’autre en soi, selon l’idéal prôné par Edward Saïd dans son ultime préface[25] à l’Orientalisme.

Bibliographie

  • AL-’ADL Hassan Tawfiq, Voyage à Berlin (Al-Rihla ilâ Berlin) suivi de Lettres de bon présage d’un touriste en Allemagne et en Suisse ( Rassâ’il al-Bochra fî al-Siyaha bi Almania wa Swissra) 1887-1891, Le Caire, Dar al- Kutub wal-Wathâiq al-Qawmiyya, 2008.
  • AL-’ALAOUI Saïd Bensaïd, Urabba fi Mira’ât al-marhala, Surat al-Akhar fil-rihla al-maghribiyya al-mu’asira (L’Europe au miroir de voyageurs, L’image de l’autre dans les récits de voyages marocains), Dar al-Suwidi, Abu Dhabi, 2006.
  • BOSTOROS Sélim, Al-Nuzha al-chahiyya fi al-rihla al-Salimiyya 1855, Dar al-Suwidi, Abu Dhabi/ Al-Muassassa al-’arabiyya lil-dirassat wal-nachr, Beyrouth, 2003.
  • FIKRI Amin, Irchâd al-alibba ilâ mahassin Urubba (Le guide des esprits éclairés vers l’Europe et ses beautés), présenté par M.Ibrahim al Hawwari, Eds Ain for Human and Social Studies, 2008.
  • LOUCA Anouar, Voyageurs et écrivains égyptiens en France au XIXe siècle, Didier, 1970.
  • RABAULT-FEUERHAHN, Pascale, «« Les grandes assises de l’orientalisme ». La question interculturelle dans les congrès internationaux des orientalistes (1873-1912)», Revue germanique internationale, décembre 2010, p.47-67.
  • SAÏD Edward, L’Orientalisme, L’Orient créé par l’Occident, Seuil, rééd.2005.
  • VENAYRE, Sylvain, Panorama du Voyage, 1780-1920, Les Belles Lettres, 2012.
  • ZAKI Ahmad, Al-Safar ila al-Mu’tamar, Al-Dar al-Misriyya al-Lubnaniyya, présentation et notes par Ayman Fouad Sayed, 2000.L’Univers à Paris, Un lettré égyptien à l’Exposition universelle de 1900, trad. Randa Sabry, Eds Norma, 2015.

Notes

[1].Voir cependant de Pascale Rabault-Feuerhahn : «« Les grandes assises de l’orientalisme ». La question interculturelle dans les congrès internationaux des orientalistes (1873-1912)», Revue germanique internationale, décembre 2010, p.47-67, consultable en ligne. L’ article fait place çà et là aux problèmes liés au contexte impérialiste de l’époque, au paternalisme ou à l’hostilité manifestée par les diverses factions orientalistes à l’égard des membres venus de pays d’Orient. Un travail en sens inverse sur le témoignage des savants orientaux reste à faire.

[2]. Leurs ouvrages, bien qu’ils cèdent trop souvent à l’encyclopédisme (Fikri), à la polémique (le cheikh Hamza), ou au-déjà observé (al-Bajuri) constituent un document non-négligeable pour l’Histoire du voyage vers l’Europe.Voir à ce propos Anouar Louca, Voyageurs et écrivains égyptiens en France au XIXe siècle, Didier, 1970, p.208.

[3]. Al-Dar al-Misriyya al-Lubnaniyya, présentation et notes par Ayman Fouad Sayed, 2000. Tous les extraits cités ici renvoient à cette édition, à laquelle nous nous référerons par l’abréviation SM. Leur traduction a été effectuée par nos soins.

[4]. Sylvain Venayre, Panorama du Voyage, 1780-1920, Les Belles Lettres, 2012, p.150

[5]. Ibid., p.148

[6]. Ibidem.

[7]. Ibid., p.148.

[8]. Chaque pays arabe représente évidemment un cas différent. Comme le note Saïd Bensaïd Al-’Alaoui, au Maroc par exemple, les conditions géographiques et politiques expliquent que des voyages vers Europe aient commencé dès la fin du XVIIIe siècle, avec pour objectif de mission la libération de prisonniers musulmans retenus en Espagne, Urabba fi Mira’ât al-marhala, Surat al-Akhar fil-rihla al-maghribiyya al-mu’asira (L’Europe au miroir des voyageurs, L’image de l’autre dans les récits de voyages marocains, Dar al-Suwidi, Abu Dhabi, 2006)

[9]. Anouar Louca, op.cit., p.99

[10]. Ibidem. C’est dans son ouvrage monumental, Al-Khitat al-Tawfiqiyya, qui recense et décrit tous les monuments d’Egypte au temps du Khédive Tawfiq, que ‘Ali Mubarak fournit cette information.

[11]. Al-Nuzha al-chahiyya fi al-rihla al-Salimiyya 1855, Dar al-Suwidi, Abu Dhabi/ Al-Muassassa al-’arabiyya lil-dirassat wal-nachr, Beyrouth, 2003, p.27.

[12]. Les poèmes de Yazgi et des autres écrivains ont été insérés dans l’épilogue même du livre, p.131-133.

[13]. Cette expression est de nous, Ahmad Zaki n’usant presque jamais dans son récit d’étiquettes aussi générales.

[14]. Envoyé à Berlin pour enseigner l’arabe, Hassan Tawfiq al-’Adl, en profite pour s’informer de toutes les nouvelles méthodes pédagogiques appliquées en Allemagne et en Suisse dont il fera un exposé très vivant dans son Voyage à Berlin (Al-Rihla ilâ Berlin) suivi de ses Lettres de bon présage d’un voyage en Allemagne et en Suisse ( Rassâ’il al-Bochra fî al-Siyaha bi Almania wa Swissra) 1887-1891, Le Caire, Dar al-Kutub wal-Wathâiq al-Qawmiyya, 2008. Les deux hommes qui partagent plusieurs qualités en commun (passion pour la philologie et goût des langues vivantes, curiosité pour tous les aspects d’une civilisation, fierté patriotique, sens de l’humour…) se sont rencontrés à Londres.

[15]. Voir l’important dossier de presse proposé en annexe du texte (SM, p.366-382)

[16]. Cf. Le guide des esprits éclairés vers l’Europe et ses beautés (Irchâd al-alibba ilâ mahassin Urubba), présenté par M.Ibrahim al Hawwari, Eds Ain for Human and Social Studies, 2008, T. 2, pages 629-710 et 723-772.

[17]. L’expression est employée par Pascale Rabault-Feuerhahn pour parler des participants orientaux, notamment de l’Indien R.Chubildas qui, au Congrès de Leyde «composa (…) un hymne à Sarasvati : il y présente la déesse de la sagesse et de la connaissance quittant l’Inde devenue stérile pour elle au profit de l’Europe et de ses lumières intellectuelles», art. cit., version en ligne p.10.

[18]. Il s’agit du directeur de la Bibliothèque khédiviale. Nombre de sociétés savantes, de bibliothèques, d’académies, de musées avaient été fondés en Égypte à partir du règne du khédive Ismail ; leurs directeurs, choisis pour leur expérience dans ces domaines étaient souvent européens, mais considérés comme fonctionnaires au service de l’Etat égyptien.

[19]. Pascale Rabault-Feuerhahn, art. cit., version en ligne, p.11.

[20]. «S’il existe un lieu de félicité et d’opulence au monde, c’est bien la demeure de cet hôte». (SM, p.109)

[21]. «Quant à l’affabilité de ce lord et à la bienveillance de l’accueil qu’il nous réserva, lui, sa femme et ses six filles, elles étaient à proportion de sa fortune et de sa bonne éducation». (Ibidem)

[22]. Cité par Mercedes Volait dans «Ahmad Zaki, une vie à la croisée de plusieurs mondes», in Ahmad Zaki, L’Univers à Paris, un lettré égyptien à l’Exposition universelle de 1900, traduction Randa Sabry, Paris, Editions Norma, 2015, p.21.

[23]. Sans citer personne, Zaki pense sans doute à Amin Fikri qui ne se prive pas dans son compte rendu sur l’Exposition de Paris, de «décalquer» de longs passages du Catalogue décrivant un à un chaque pavillon (qu’il n’ a pu, à l’ évidence, tous visiter), op.cit., T.1, p.172-204.

[24]. Il faut rappeler que le voyage en Espagne – commencé par un lamento sur l’Andalousie perdue – se termine par un éloge vibrant de ses habitants actuels. Zaki, très vite séduit, finit par voir en eux les héritiers des Arabes de jadis et de leurs vertus (hospitalité, esprit chevaleresque, dévouement même à l’égard des inconnus, désintéressement…).

[25]. Il s’agit de la préface datant de 2003, L’Orientalisme, Seuil, rééd.2005.

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