Revue des Sciences Humaines et Sociales

Al Irfan est une Revue scientifique annuelle fondée en 2014 à l’IEHL. Elle publie des travaux à caractère disciplinaire, pluridisciplinaire et interdisciplinaire, en mettant en exergue l’exploration des mondes hispanique et lusophone et leurs intersections, dans leurs dimensions historiques, culturelles, sociologiques, politiques et économiques.

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Helen Lauer et Kofi Anyidoho (orgs.), O Resgate das Ciências Humanas e das Humanidades através de Pespectivas Africanas, Brasilia, Fundação Alexandre de Gusmão, 2016.

Du point de vue méthodologique, récupérer et rétablir au niveau le plus élevé de la connaissance, une perspective absente, conséquence de la longue période de domination et d’exploitation étrangère, sous le couvert de théories qui ne pouvaient plus subsister dans l’analyse historique. Cette problématique avait fait l’objet d’un symposium organisé à l’Université de Ghana en 2003, dans le cadre du Programme CODESRIA de l’Institut Africain des Humanités et dont les travaux furent publiés en langue anglaise, en 2012, sous le titre Reclaiming the Human Sciences and Humanities through African Perspectives. Conscients de la grande importance de cet ouvrage, comme matérialisation d’un projet de déconstruction des discours sur l’Afrique en général, et plus particulièrement sur l’histoire de ce continent, les responsables de la Fondation brésilienne Alexandre de Gusmão, dont les recherches sur ce continent sont connues, décident d’en publier la version portugaise en 2016.

L’objectif premier du projet, et partant des 85 études que l’ouvrage comprend, est de promouvoir la connaissance de l’Afrique à partir d’une vision autochtone, de restaurer et d’enrichir les Sciences Humaines et l’historiographie africaine. La connaissance empirique de l’Afrique moderne est une nécessité qui découle de l’importance historique, ethnique et culturelle du continent pour les brésiliens. Il s’agit également de permettre à des millions de lecteurs lusophones, de part le monde, d’avoir accès à une perspective d’étude africaine authentique. Mais aussi, de former une opinion publique internationale sensible aux problèmes et aux changements des réalités africaines, à un moment où l’intérêt international pour l’Afrique s’accroit de jour en jour.

Le projet en soi a une double dimension, méthodologique et idéologique. Quand on fait attention aux dates de production de certains textes, recueillis dans ces volumes, on se rend vite compte du fait que le projet de déconstruction des discours sur l’Afrique a été amorcé dans les années 70 du siècle dernier. En 1998, un symposium international organisé en Afrique du Sud ouvrait le débat sur la question de la Globalisation et les sciences sociales en Afrique, sur la territorialisation ou l’indigénisation de la production du savoir sur l’Afrique et la perspective africaine dans les sciences humaines. Endashaw Bekele affirmait alors qu’il était temps de se rendre compte que les concepts, les modèles et les paradigmes occidentaux étaient inappropriés pour la compréhension des circonstances profondément différentes des sociétés africaines, que ces concepts et modèles « aliénigènes » conduisent à des politiques inappropriées et éloignent l’attention des problèmes réels, ou deviennent des excuses utilisées par les structures du pouvoir, pas nécessairement en faveur des gouvernements en place. La sophistication excessive, l’impertinence ésotérique, l’ignorance et les faux crédos transmis par ces doctrines sont opportunistes et servent les intérêts étrangers, affirme-t-il.

L’appel à la communauté académique était ainsi lancé pour que cette dernière réponde aux besoins de sa propre société et afin que les sciences sociales africaines aient une valeur utilitaire et servent d’instrument de transformation des sociétés africaines.

La démarche que nous relevons est que, parallèlement à la déconstruction du discours de l’autre sur l’Afrique, se cristallise la construction d’un discours africain sur le continent. Les champs de recherche sont les sciences humaines et sociales représentées par des disciplines telles que les sciences politiques et économiques, l’anthropologie et la sociologie (Volumes II et III) et les Humanités, à travers des disciplines comme la philosophie, la littérature et les beaux arts (Volumes IV). Méthodologie empirique et introspection, donc, pour donner forme à un regard africain sur l’Afrique. La préservation de l’héritage culturel et éthique des peuples africains passe par la réappropriation du discours.

L’articulation globale de l’ouvrage obéit à une répartition des études selon des axes pertinents, réunis en six sections : la première et la deuxième portent sur l’examen de la production des savoirs comme institution sociale et sur l’explication des actions et des croyances. Nous citerons des textes, dont nous traduisons les intitulés, comme « Science sociale comme impérialisme » de Claude E. Ake, « Nationalisation de l’Afrique, acculturation de l’Occident et reformulation des Humanités en Afrique » de Toyin Falola, « La connaissance comme bien publique à l’ère de la globalisation » d’Akilagpa Sawyerr ou « Principes de la pensée sociale africaine : remodeler le champ de la sociologie du savoir » de Max Assimeng.

Les sections 3 et 4 sont consacrées à la réévaluation du développement en Afrique pour une vision authentique et propre. Les textes – comme « Le concept de développement des bureaucrates britanniques et français » de Frederick Cooper, « Pauvreté mondiale, appauvrissement et cumul des capitaux » de Samir Amin, « Développement au Sénégal : de la mobilisation en masse à l’élitisme technocratique » de Mamadou Diouf, « Quelques problèmes théoriques et pratiques associés à l’utilisation d’instruments occidentaux de mesure des capacités cognitives dans le continent africain » de J. Y. Opoku, ou « Peut-on dire que les TICs favorisent le pouvoir économique des femmes vivant dans le monde rural en Ouganda ? » de Patricia K. Litho – rendent bien compte du souci de produire un savoir propre sur la question, tout en déconstruisant le discours occidental.

Les sections 5, 6 et 7 comprennent une série de textes dont le contenu abonde dans le sens de l’appropriation du discours sur l’Afrique en commençant par l’Histoire, comme dans un devoir de mémoire, un examen du colonialisme, de l’historiographie coloniale, la nouvelle historiographie et celle appelée post-nationale, comme dans les études de Joseph K. Adjaye, Robert Addo-Fening, Audrey Gadzekpo, ou Per Hernæs. Et ensuite, en examinant les réalités sociales, politiques, identitaires, communautaires et juridiques. Tel est le cas des textes de Kofi Awoonor, Kwasi Wiredu et Kwame Anthony Appiah, par exemple.

Les sections 8 et 9, comprennent des études où les auteurs revisitent l’expression artistique africaine, la musique, le théâtre, la littérature populaire, la poésie (c’est le cas notamment des textes de Femi Osofisan, Anne V. Adams, Biodun T. Jeyifo ou Esi Sutherland-Addy) et où ils tracent les chemins de la récupération de la Voix de l’Afrique, là la démarche est linguistique, sociolinguistique et épistémologique (ainsi en est-il dans les textes de Kari Dako, Akosua Anyidoho ou Gordon S. K. Adika).

Mémoire, restauration et renaissance : ainsi s’intitule le dernier texte de l’ouvrage. Synthèse d’une démarche qui préside à tout un projet pour l’Afrique. Il s’agit de construire une pensée plurielle et pluridimensionnelle comme alternative à une pensée hégémonique et réductrice.