Revue des Sciences Humaines et Sociales

Al Irfan est une Revue scientifique annuelle fondée en 2014 à l’IEHL. Elle publie des travaux à caractère disciplinaire, pluridisciplinaire et interdisciplinaire, en mettant en exergue l’exploration des mondes hispanique et lusophone et leurs intersections, dans leurs dimensions historiques, culturelles, sociologiques, politiques et économiques.

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Introduction

Rachid Benlabbah
Institut des Etudes Africaines Université Mohammed V de Rabat

La préoccupation principale des décideurs politiques et des responsables sécuritaires est d’éradiquer la menace jihadiste ou du moins la diminuer en l’anticipant. Sur le plan de la recherche scientifique, l’intérêt porte sur la complexification du jihadisme et des processus de radicalisation. Par ailleurs, cette complexification informe sur la capacité de ce dernier à se maintenir tout en se développant. Elle demande par conséquent un travail de compréhension régulier. Il s’agit par exemple d’étudier la trajectoire des groupes terroristes, interroger le contexte incitatif à la radicalisation et analyser les facteurs de puissance et d’attraction du
jihadisme. Il s’agit également de voir comment s’effectue la sortie de l’idéologie jihadiste, les programmes mis en place par les Etats, voire même porter un regard sur l’aspect juridique, dans le sens du droit international.

Dans l’histoire du courant jihadiste, le jihad irako-syrien a relayé le jihad afghan. De 2014 à 2017, les jihadistes présents en Irak et en Syrie ont repris et développé l’expérience des Tabilans dans la gestion et le contrôle du territoire, de l’administration des populations de plusieurs millions. Ils ont également exploité largement les outils de communication dans leur guerre psychologique et médiatique, pour le recrutement et la création d’un public sympathisant large, dans la transmission de leurs narratives et la politique des images violentes. Le jihadisme irako-syrien a apporté également une compréhension nouvelle du corpus relatif au jihad et au projet politico-religieux du courant, il a recomposé la carte des ennemis de l’islam et a redonné une signification stricte aux notions de tamkine, de combat légal (al-qital al-chariî), d’al-wala wa al-bara et d’al-ridda (apostasie).

En interrogeant le projet jihadiste dans son développement actuel suivant une perspective multidimensionnelle, nous voulions montrer comment ses promoteurs pensent, agissent et communiquent avec le monde extérieur, comment on rentre et pourquoi, comment on voudrait aider à en sortir, à s’en préserver et à le combattre. Indirectement les études constituant ce dossier donnent des indications qui évaluent sa capacité à durer. En définitive, deux questions simples épuisent à elles seules l’intérêt de l’opinion internationale. La première est de savoir si l’on avait enfin mis fin au jihadisme après la chute de l’organisation islamique. La seconde concerne la perplexité devant le pouvoir de persuasion d’une idéologie aussi radicale et violente, à prétention religieuse, sur des jeunes musulmans, autant les hommes que les femmes, qu’ils soient issus des pays musulmans ou de la diaspora. Beaucoup a été dit sur les processus de radicalisation cependant les différentes approches de prévention et de sortie de cette radicalisation méritent encore, et plus, un intérêt particulier.

Le présent dossier s’intéresse à des aspects pratiques et des études de cas, tout en interrogeant des faits et des thèmes en rapport avec le jihadisme et la radicalisation, suivant une nouvelle perspective. Ont été donc privilégiés les aspects suivants :

• La parole du jihadiste, repenti ou non, et l’analyse de son témoignage ;
• les programmes de sortie de la radicalisation (mourajaa, mossalaha) ;
• les réponses à la vulnérabilité des jeunes ;
• les pratiques médiatiques des groupes jihadistes ;
• une nouvelle lecture du corpus doctrinal du courant jihadiste déterminé par la vision politicoreligieuse de l’organisation Etat Islamique ;
• une connaissance plus approfondie des groupes jihadistes africains ;
• une approche du contreterrorisme au prisme de la loi et du droit international.

John Edward Philips consacre son article à l’étude de la trajectoire du groupe jihadiste nigérian Boko Haram. Il y apporte un éclairage historique détaillé qui accorde une importance manifeste aux conditions objectives qui ont facilité l’émergence de ce groupe et ont contribué à sa radicalisation. Il nous permet aussi de comprendre le jeu des acteurs intitutionnels et non institutionnels, étrangers et locaux impliqués dans la lutte contre ce groupe. L’étude de l’auteur est ample, elle aborde tous les aspects relatifs à Boko Haram en termes d’origine, d’idéologie, de constitution sociale, de mode opératoire et de lutte antiterroriste de l’Etat fédéral nigérian.

Driss Ganbouri analyse un document inédit, ayant trait à la «révision doctrinale» (mourajaât). Richard Antoine Pierre Robert le lui avait été remis en 2006, après une série d’entrevues qu’ils avaient effectuées ensemble. En prison depuis 2006, il purgeait une peine en rapport avec les attentats du 16 mai 2003, perpétrés à Casablanca. Le document est un témoignage, mais il comporte l’avis de Pierre Robert sur le jihad et le takfir. D. Ganbouri relève l’importance de ce document par le fait que son interviewé a été le premier à s’impliquer dans un processus de révision de l’intérieur des prisons. L’argumentation-témoignage s’est en fait produite plus de trois années avant les décisions similaires de Rafiqi (Abou Hafs) et d’Hassan Hattab. L’auteur de l’article interroge d’abord le concept de la révision doctrinale dans le contexte des prisons marocaines, à la lumière des expériences antérieures dont celle de l’Egypte notamment. Il présente une analyse du contenu de la lettre de l’ancien détenu et dresse le contexte général de sa production.

Matsomuto Shoji s’intéresse à la question des groupes terroristes et de la doctrine du contreterrorisme du point de vue du droit international. Il discute des difficultés que cela implique du fait que la validité et la raison d’être de ce droit dépend du consentement souverain des Etats. L’auteur explique que sur la base de la doctrine du consentement et du concept d’attaque armée la communauté internationale à travers les Nations-unies et dans le cadre de sa Charte s’autorise légitimement à intervenir dans /contre un Etat. En même temps, il montre comment les Etats individuellement expliquent le pourquoi de leur participation tout en invoquant l’article 51 de la Charte, il donne l’exemple de l’Allemagne. Or, l’auteur soulève la question d’un groupe terroriste ou mercenaire sévissant dans un Etat sans qu’il soit confondu avec celui-ci. Il relève plutôt d’un groupe privé. Sur la base de cette considération juridique, l’auteur analyse le cas de l’organisation Etat Islamique (ISIS) en rapport avec l’intervention de la coalition internationale en Irak et en Syrie. Il effectue aussi des digressions sur d’autres exemples pour expliciter des points de détails.

Farid El Asri soulève ce qu’il appelle les questions reliées de l’islam exprimé dans la violence et de la radicalisation qu’il décrit comme un phénomène contemporain et qu’il rapporte à un décrochage social. Cet état de fait exige un renouvellement des outils d’analyse et d’interprétation. Dans son article, il pose le problème de la radicalisation dans le contexte global. Il discute ensuite les éléments de l’approche de graduation et de relativisation, du programme et de l’action de l’association marocaine Rabita Mohammadia orientée principalement vers le processus d’aide et de persuasion de sortie de la radicalisation et qu’il associe à un cadre qu’il définit comme le «champ de l’alternative religieuse».

El Mostafa Rezrazi et R. Benlabbah présentent une étude issue d’une recherche orientée qui a donné lieu à un rapport d’expertise relatif à l’organisation Etat Islamique. Cette étude interroge trois aspects. Le premier concerne le socle doctrinal et idéologique et les innovations apportées l’autorisant de prétendre et de légitimer la constitution d’un «Etat». Dans ce chapitre, les auteurs tentent de déterminer son identité politico-religieuse et de discuter son projet territorial. Le second analyse ses capacités dans le champ de la communication et de l’information, dans lequel elle a constitué un dépassement de l’héritage d’al-Qaïda. Ces deux aspects représentent l’apport inédit de cette organisation au courant jihadiste. Le troisième aspect porte sur la réalité de sa menace en termes d’action d’endoctrinement-radicalisation et de recrutement. Cet aspect appelle logiquement la discussion des stratégies de lutte des Etats dont le Maroc est pris comme exemple. L’étude tente à la fin de proposer des pistes dans le sens de politiques publiques.

L’article de Rachid Benlabbah est consacré à l’étude du champ de la communication jihadiste. Il le discute à travers l’analyse d’un site d’information au service de la propagande de l’organisation Etat Islamique et de la dissémination de son message. Il montre comment les jihadistes, notamment irako-syriens, autant en tant de paix que de guerre, ont en effet exploité largement les outils d’information pour entreprendre leur guerre psychologique et médiatique, pour transmettre leurs narratives, pour réussir la construction d’un contre-récit de légitimation, d’atteindre les consciences et asseoir une politique des images violentes. Nous sommes devant une pratique et une figure originales en phase de développement. Les jihadistes du mot et de l’image, comme l’auteur les appelle, sont en passe de construire une nouvelle forme : «la résilience du jihadisme».