Revue des Sciences Humaines et Sociales

Al Irfan est une Revue scientifique annuelle fondée en 2014 à l’IEHL. Elle publie des travaux à caractère disciplinaire, pluridisciplinaire et interdisciplinaire, en mettant en exergue l’exploration des mondes hispanique et lusophone et leurs intersections, dans leurs dimensions historiques, culturelles, sociologiques, politiques et économiques.

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La menace jihadiste (EI). Impacts sur la reconfiguration géopolitique dans l’espace arabe et le Maroc

Rachid Benlabbah
Institut des Etudes Africaines Université Mohammed V de Rabat

Résumé

La menace principale et permanente de l’Etat Islamique ne se limite pas aux actes jihadistes en soi. Ceux-ci ne sont qu’une catégorie transversale dans une stratégie expansive et de retour aux origines : l’instauration/restauration de l’Imamat-Califat – ou de la dichotomie médievale terre de paix / terre de guerre – en tirant profit des problèmes territoriales et identitaires du monde musulman sunnite et arabe. Cette étude a pour objet d’analyser l’architecture du projet politico-religieux de l’EI, un projet qui repose sur des phases progréssives dont chacune a ses propres régles et textes charaïque. Les notions de al-wala’ wal-bara’, la bayaa, le caractère divin du califat… sont utilisées pour encadrer ce projet et ériger des wilayas dans tout le monde musulman, notament les dans les Etats arabes et ceux du Maghreb et du Sahel.

Mots-clés

Etat Islamique, projet politique, expansion, al-wala’ wal-bara’, Califat.

Abstract

The main and permanent threat of the Islamic State is not limited to jihadist acts in themselves. These are just a transversal category in an expansive and return to origins strategy: the establishment / restoration of the Imamat-Califat –or the medieval dichotomy between land of peace / land of war – by taking advantage of the territorial and identity problems of the Sunni and Arab Muslim world. The purpose of this study is to analyze the architecture of the Political-Religious project of IS. This project is based on progressive phases, each of which has its own rules and texts of Sharia. The notions of al-wala’ wal-bara’, bayaa, the divine character of the caliphate… are used to oversee this project and construct wilayas throughout the Muslim world, namely in the Arab States and those of the Maghreb and Sahel.

Keywords

Islamic State, Political Projet, Expansion, al-wala’ wal-bara’, Califat.

(Recibido el 22/06/2018. Aceptado el 05/09/2018)

Introduction

Le jihadisme est résilient1 parce qu’il est parvenu, sur le plan doctrinal, à injecter une dimension militante activiste dans le système conceptuel du salafisme traditionnel. Sur le plan stratégique, il a transnationalisé son activité. Avec l’avènement de l’Oganisation de l’Etat Califal Islamique2, il y a eu une entreprise politique de réinterprétation et de refonte de la notion d’alwala’ wa al-bara’, sur la base de la définition du califat comme unique modèle licite d’exercice du pouvoir et également en reclassant la question du Califat-Imamat dans le chapitre des fondements (oussoûl) du dogme au lieu des considérations juridiques (fiqh) relatives aux actes de l’exécutif. Cette théorie politique implique de facto le principe de l’universalité (kaouniyya) et de «l’englobalité» (choumouliyya) de l’islam, en tant que dogme, loi et système sociétal. Tout régime qui ne correspond pas, politiquement, socialement et culturellement à cette théorie est considéré comme impie (kâfir).

Le projet jihadiste de l’organisation EI est géopolitiquement sous-tendu par une globalisation du territoire et du pouvoir. Il a pour mission première de briser les frontières internes du monde musulman dessinées par la colonisation, acte fortement symbolique effectué par l’Etat Islamique en gommant la frontière syro-irakienne. Il ne cherche pas à sanctuariser l’Occident comme terre de guerre, comme ce fut le cas d’Al-Qaïda sous le commandement de Ben Laden. Les attentats contre la France et la Russie ont été d’ailleurs présentées comme des actions de représailles. Elles ne relèveraient pas d’un jihad offensif mondial, au moins dans l’étape actuelle. Ce que nous allons expliquer dans notre analyse.

Le choix stratégique de l’Organisation EI de posséder du territoire, la récupération de la situation de chaos, voire sa provocation afin de proposer une offre de paix et de normalisation de la vie quotidienne pour les habitants, voire le recours systématique à l’action violente sert de contexte pour notre étude. Ces trois facteurs justifient l’objet de la présente note qui explicite le rapport d’interdépendance entre les actes exécutés par l’Organisation EI, le facteur de la légimité/légitimation doctrinale mise en avant et la dimension capitale la communication. Nous allons voir leurs aspects et leurs caractéristiques en phase dite d’istikhlaf, relative à la création d’un Etat califal. Notre note a pour objectif de montrer comment cette organisation pense, agit et diffuse sa pensée, de mettre en contexte son projet global, de caractériser les menaces potentielles, d’évaluer sa capacité de durer dans le temps à travers le prisme de ce nous appelons la résilience jihadiste et de proposer des recommandations dans le cadre de la lutte contre le jihadisme.

De manière pratique, nous commençons par interroger trois catégories doctrinales fondamentales au projet politico-religieux de l’organisation EI, qui élaborent une théorie négative de l’altérité (Etats, sociétés, individus) : al-bara’ (clamer et prouver la non compromission avec le pouvoir impie, à travers la condamnation et la rébellion), le jihad armé, étendu au sens d’obligation individuelle permanente, al-ridda (apostasie). A travers ces catégories, est définie légalement sa confrontation au chiisme3, à la sahwa (mouvance islamiste déviante) et aux croisés. Cette confrontation est la base fondamentale de la légitimité de la “guerre” ou de la “terreur juste”4, nouveau concept inventé par l’organisation EI. L’autre base fondamentale de la légitimité de l’organisation EI est la déclaration d’apostasie des régimes politiques sunnites ainsi que leur appareil législatif et sécuritaire. Ce mécanisme doctrinal complexe de rejet des non semblables a préparé la décision politique de créer un Etat Califal, le 1er ramadan 1435/29 juin 2015, dans le but d’actionner l’impératif de la hijra (émigration) dont les musulmans ne devraient pas se soustraire. La proclamation est à comprendre comme une mise devant le fait accompli. Cependant, elle n’a jusqu’à présent pas fait l’unanimité à l’intérieur de l’enceinte jihadiste.

Le territoire contrôlé par l’organisation EI est en extension grâce aux annexions militaires et à la bayaa (serment d’allégeance). Celle-ci permet la création (même virtuelle) des wilayas du califat (préfectures et régions), ce qui n’impose pas la hijra vers l’Irak-Syrie mais n’interdit pas non plus une émigration spatiale interne dans la localité ou la région, voire subjective intérieure par rejet du monde, en observant une taqiyya (dissumulation de la foi). Ce mécanisme de conversion du sens théologique de la hijra n’est pas nouveau, jamaa al-takfir wa al-hijra, appelée aussi al-jamaa al islamiyya, dirigé par Shukri Mustafa, en avait institué la pratique en Egypte depuis le début des années 1970, suivant une idéologie takfiri (qui rend mécréants tout ceux qui n’adhèrent pas à leurs convictions).

I. Référentiel idéologique de l’organisation «Etat Islamique» et rapport aux autres groupes jihadistes

1. Socle politico-religieux de l’organisation EI

En termes de jurisprudence politique islamique classique (al fiqh al-siyyassi al-islamî ou siyassa chariyya), l’érection de l’imamat et l’élection du calife sont déterminées par un processus en trois phases. Selon l’organisation EI, elle ne relève pas d’une décision humaine mais d’une architecture divine (sourate al-Qassas, verset 5). En fait, elle privilégie dans la tradition sunnite certains mécanismes de justification élaborés par référence au hadith et au Coran. L’organisation EI présente donc sa mission comme un accomplissement du projet divin, à travers la refondation de l’Imamat-Califat. Cette théorie religieuse de la restauration du califat n’est pas étrangère aux préoccupations géostratégiques de l’organisation EI, elle en est le mobile et le moteur.

L’EI se trouvait en 2014 en phase de tamkine ou d’istikhlaf 5, au sens de période qui présente les conditions nécessaires et suffisantes d’érection ou de restauration de l’Imamat-Califat. Or, chaque phase a sa propre politique légale-sharaïque, encadrées par des règles invariables.

1ère phase : période de persécution (la mihna, selon le modèle prophétique) à cause de la fragilité de la communauté (oumma). Elle est souvent marquée par le recours à la paix et aux accords de non agression (houdna, mouada’a, ‘ahd, solh). Tous les versets du coran relatif au paradigme de cette paix sont considérés par le salafisme jihadiste comme abrogés par la sourate Tawba.

2ème phase : déterminée par l’instauration/restauration de l’Etat califal, la désignation de l’imam-calife des musulmans, la création du territoire, l’application de la sharia et de la règle d’al-amr bi al-marouf wa al-nahy ‘ani al-mounkar (prescription du convenable et proscription du blamâble). Cette instauration est définie par la jurisprudence politique de l’EI, intitulée «al dawla al-islamiyya ‘ala minhaj al-nouboua», comme «une obligation déléguée» (wâjib kifâ’î). Cette deuxième phase a été annoncée par al-Baghdadi comme le temps nouveau (zaman jadid), qui oblige l’oumma islamique au soulèvement (qawma, au nouhoudh, au taharrur) contre «la tyrannie, les gouvernants corrompus, les collaborateurs des croisés, les athées et les gardiens des juifs»6, ainsi que les chiites rafidhas et les sahwas7 Durant cette phase est rétablie la relation légale aux autres. d’où d’un autre côté, l’appel à la hijra, notamment celle des affaiblis (mustad’afoun), justifié par le recours au verset 27 de sourate al-nissa’.

3ème phase : réalise l’identité islamique de toute l’humanité. l’EI ne cache pas ce processus de globalisation islamique, comme s’il oblige à une guerre totale qui jouerait en sa faveur parce qu’elle deviendra une guerre contre l’islam. Cette logique est implacable. Il s’agit aussi d’une définition particulière de la nature des relations internationales (guerre ou paix).

Dans l’idéologie de l’organisation EI, la phase d’istikhlâf correspond à la finalisation de la mise en place de sa doctrine politico-religieuse. Les catégories centrales n’y sont pas le jihad qui est en fait transversal aux trois étapes, ce dernier qualifiant, autant que le tawhid (dogme de l’unicité de Dieu), l’Etat et ses membres (mouahidoun moujahidoun). Cette organisation fait reposer l’architecture de son projet politico-religieux sur la notion d’al wala wa al bara’. Ses principaux théoriciens de l’organisation EI (chouyoukh charciyoun) dont principalement Banali, Tamimi, Najdi, Hazimi, Azdi8 font appel à l’enseignement de la prédication najdéenne wahhabite du XXe siècle9. Celui-ci repose sur les avis d’ibn Tayymiya et ibn Al-Wahhab, catégorisant quatre cas de wala’ 10:

1. sympathie pour la religion des mécréants,
2. soutien et assistance des mécréants contre les musulmans,
3. alliance avec les mécréants contre les musulmans,
4. acceptation du système démocratique, parlementaire, institutionnel et législatif d’origine occidentale.

La règle d’ al-wala’ wa al-bara’ est d’essence coercitive. Il faut préciser que pour l’organisation EI, l’approche par le contrat (jizya, bayaa, conventions provisoire de non agression-solh) est ce qui caractérise la relation politique et sociale aux autres, dans les territoires qu’elle occupe. Dans son projet, il ne s’agirait pas d’un envahissement mais d’une conquête/reconquête. Cette expansion est accompagnée d’un discours de légitimation au sujet de la reconquête des anciens territoires musulmans et sur les frontières nationales. L’organisation EI exploite la gravité des dissensions et des conflits interethniques, tout en proposant la solution de la méga identité islamique et le modèle de l’Etat unitaire régionalisé (le système des wilayas), juste, égalitaire.

Cette règle est considérée comme une obligation manifeste et ininterrompue (sharâi’ dâhira wa moutawâtira), à l’instar des cinq piliers de l’islam et comme un fondement de la religion11. Cette règle définit l’identité de l’Etat et du citoyen. Elle rassemble les membres actifs de l’organisation EI sous le nom d’unionistes-guerriers (al-mouahiddounal-mouqâtilloun). Sur sa base, est instituée la séparation géopolitique de dar al-islam (espace de paix) et dar al-kufr (espace de guerre) et dont l’unique passerelle est l’émigration du repenti, expliquée par les appels véhéments d’Al-Baghdadi et d’Al-Adnani depuis juin 2014. Dans un premier temps, il faut que dar al-islam recouvre son territoire historique, le plus étendu, hérité du règne des Abbassides, bien que l’organisation EI n’évoque jamais l’âge dynastique pour des raisons politico-religieuses. En tant que dar al-islam ce territoire n’a en principe pas de limites puisque l’obligation de la dacwa (la prédication) est permanente. La théorie de l’extension indéfinie indique in fine une stratégie expansive12.

2. Organisation EI et al-Qaïda

Politiquement et stratégiquement, pour obéir aux règles de la jurisprudence légale politique, la mise en place de la phase d’istikhlaf doit être impérativement précédée par une mise en garde et un appel à l’islam. De plus, cette prémisse est indispensable à l’annonce de la guerre. Mais pour que ce schéma soit possible, il faut au préalable restaurer le califat sur la base d’une bayaa unanime et consensuelle13. Cette phase est également de portée géopolitique, en rapport avec le nationalisme arabe et les frontières coloniales qui l’ont produit14.

En fait, l’organisation EI procède à une rectification du parcours général du mouvement jihadiste, pour longtemps dominé et représenté par al-Qaïda. Elle rectifie l’« erreur » d’avoir appelé au jihad sans légitimité légale califale et sans l’existence d’un Imam. Le vrai jihad vient à peine d’être annoncé, selon ses promoteurs, et coïnciderait avec la diffusion de ce que ses théoriciens appellent la «méthode jihadiste» (al-manhaj al-jihâdi). L’action d’Al-Qaïda est considérée comme un facteur de transition vers la phase d’istikhlaf ou de tamkine. La période de transition ne remplissait pas les conditions nécessaires pour permettre la mise en place du califat parce qu’elle ne présentait pas les conditions et les critères objectifs nécessaires. Ce qui explique, la lutte acharnée que l’organisation EI mène Al-Qaïda et les Talibans pour les délégitimer, tout en leur disputant l’oeuvre et la personne de Ben Laden15.

En somme, tous les jihadistes qui n’ont pas accepté de prêter serment d’allégeance à Abou Bakr Al Baghdadi sont considérés comme des apostats et des hypocrites. Nous disions plus haut que la catégorie doctrinale qui détermine la période d’istikhlaf est l’apostasie et permet de trancher définitivement sur la question intérieure «au foyer musulman»à l’aune duquel est évaluée la règle d’al-wala wa al-bara’ et son domaine d’extension. L’apostat qu’il soit guerrier ou non est un objet de jihad alors que le mécréant originel peut, durant la phase d’istikhlaf, bénéficier d’un contrat de paix, tant qu’il ne déclare pas la guerre. En effet, les attentats contre la Russie et la France, au mois de novembre 2015, ont été répertoriés par l’organisation EI comme des actions de représailles16. Cela confirme notre point de vue que l’organisation EI, à l’inverse d’Al-Qaïda, ne s’intéresse en priorité qu’au monde musulman, en fonction des règles coercitives de la siyassa sharia (politique légale), et accessoirement à l’Occident. Cet état de fait semble, par ailleurs, décontenancer ce dernier qui est en passe de comprendre qu’il perd la main sur le jihadisme, dont la domestication, même extrêmement périlleuse et à ses frais, est indispensable dans le jeu des relations internationales. A travers l’exclusivité accordée au monde musulman, on peut supposer que l’organisation EI remet en cause, indirectement, la centralité de l’Occident dans ses relations internationales alors que Ben Laden et Al-Qaïda la renforçaient.

Après la proclamation du califat, l’organisation EI avait appelé tous les groupes et les factions jihadistes à rejoindre ses rangs. Dans un documentaire audiovisuel, intitulé « Le califat selon la méthodologie prophétique », Abou Mohamed Al-Adnani, le moblisateur et le stratège de l’organisation, avait clairement qualifié l’Etat islamique comme celui des « mouwahhidines et moujahidines » (monothéistes et jihadistes). L’acte fondateur de cet Etat est marqué symboliquement par « l’élimination des frontières de l’humiliation », héritées des accords de Sykes-Picot17. L’organisation EI est une entité politique qui essaie d’analyse la situation dans sa région pour en tirer bénéfice. Elle a compris que le monde musulman sunnite et arabe est confronté aux revendications identitaires au nom du droit international. Elle cherche d’ailleurs à se définir comme une alternative contre de nouvelles partitions ou frontières et tire profit de l’ambition indépendantiste kurde. D’un autre côté, elle profite de la contradiction des intérêts des puissances internationales et régionales. Par ailleurs, le tawhid (monothéisme unitaire) a une dimension politique relative à l’unification du monde musulman sous la bannière d’un seul et nouveau calife. Il s’agit d’éliminer les causes et les agents responsables la division des musulmans. Cette élimination concerne les formations qui sont proche idéologiquement mais réfractaires à prêter serment d’allégeance au nouvel Etat, dont l’identité proprement jihadiste.

En effet, dès la proclamation du califat, un litige légal extrêmement violent a éclaté entre l’organisation EI et Al-Qaïda qui rejetait la légalité de la bayaa à cause de l’absence totale des conditions rigoureusement définies par la jurisprudence de l’allégeance (fiqh al-bayaa. Voir annexe 2). Tout autant que les croisés, les chiites, les apostats et les factions islamistes dites sahwa, les jihadistes sans allégeance sont considérés comme adversaires de l’organisation EI. Dans « Ya qawmana ajîbou al-dâ’î »18, Al-Adnani est revenu à la charge contre Al-Qaïda et notamment contre al-Joulani leader de Jabhat al-Nousra en Syrie, dont la résistance a lourdement contrarier le projet de l’organisation EI. Pour ce faire, il introduit une catégorie inexistante dans les sources juridiques classiques (al-oussoul) afin de délégitimer les jihadistes sans allégeance. Ils sont qualifies de « traitres » (khawana). Depuis, juin 2014, l’EI les a rendus responsables du retard de la pleine expression califale et territoriale, les a accusés de la division (tafriqa, chiyya’) du rang musulman jihadiste. Le Majliss Shoura (conseil de consultation légale) de l’EI a émis une fatwa qui oblige l’oumma à faire allégeance au calife Abou Bakr al- Baghdadi. Il a de même annulé la légalité des organisations (jamaât) islamistes, jihadiste et de prédication (dacwa)19.

II. Risque de déssimination et efficacité des réponses déployées au niveau national marocain et sous-régional pour faire face aux risques sécuritaires

1. L’organisation EI en Afrique

La compétition entre l’organisation EI et Al-Qaïda en Afrique du Nord, Libye notamment20, et au sahel sera décisive. L’orientation vers le sud malien (Sévaré, Bamako) du groupe Al- Mourabitoune, qui a renoué récemment avec al-Qaïda au Maghreb Islamique est une réponse à l’expansion du spectre d’intervention de Boko Haram (rebaptisé Etat Islamique en Afrique de l’Ouest). Ce redéploiement d’Al-Mourabitoune-Aqmi s’explique par l’énorme enjeu économique et stratégique que représente le contrôle des routes du trafic et de la migration clandestine.

Depuis 2014, la guerre du Yémen a facilité l’implantation de l’organisation de l’EI dans les zones d’influence de l’AQPA au Centre-Est. La situation en Syrie peut provoquer une concentration jihadiste dans ce pays d’autant que les enjeux géostratégiques mondiaux du pétrole sont directement affectés par la double façade maritime de ce dernier. Cette concentration va en faire la zone de transition vers l’Afrique de l’Est et du Nord. L’organisation EI voire même Al-Qaïda réaliseraient donc la jonction avec le jihadisme africain dont la moindre des conséquences est l’ébranlement de la stabilité des Etats de l’Afrique du Nord et du Sahel.

D’autre part, l’organisation EI ne profite en Afrique du Nord d’aucune base conflictuelle historique (sunnisme vs chiisme, islam vs christianisme), à moins que l’évolution des politiques sociales promues par les pays maghrébins ne prédispose dans l’avenir à une telle conflictualité. D’ailleurs la nouvelle politique migratoire marocaine doit être pensée en fonction de ce facteur, parce qu’elle conduit logiquement à l’émergence de minorités religieuses (chiites, chrétiennes, autres). Celles-ci seront certainement soutenues par des organisations internationales au nom des droits de l’homme et vont encourager une polarisation sociale et religieuse. Ceci accorderait à moyen terme un prétexte à l’extrémisme jihadiste – s’il résiste et se maintient durant les années à venir- en termes de justification d’une guerre contre les rafidha et les croisés. Le tropisme chiite sert à rassembler des sympathisants et cela d’autant plus que la majorité des population en Afrique du Nord et au Sahel un rite sunnite rigoriste.

Le Sahel, la région du Lac Tchad et l’Afrique du Nord, en dehors de l’Egypte, seront frontalement exposés à l’implantation durable de l’organisation EI tant que celle-ci continue d’exister sous sa forme actuelle en Irak-Syrie, cherche à étendre ses zones d’influence et de contrôle et possède des moyens importants de fournir l’aide nécessaires aux groupes affiliés. Même en cas de perte du territoire irako-syrien, il n’est pas certain que cette organisation disparaisse. Il est fort probable qu’elle continue de survivre sous de nouvelles formes. De plus, l’arrivée de cette organisation dans ces trois sous-régions a provoqué un effet de rapporchement entre les différents groupes prêtant allégeance à al-Qaïda, ce qui augure d’une forme de compétititon et d’une nouvelle configuration de la menace.

2. L’organisation EI et Maroc

Jihadisme et Maroc en chiffres21

Le Maroc est un pays pourvoyeur de jihadistes. Selon les statistiques disponibles, il fait partie des dix premières nationalités du jihadisme. Plus que cela, certains sites jihadistes montrent un taux élevé de fréquentation chez les Marocains. Mais comment expliquer cette propension? L’on connaît les causes globales dont les crises sociales et économiques systémiques, la libéralisation de l’espace télévisuel ainsi que les déficiences de la gestion du champ religieux entre 1979 et 2005 qui sont à considérer en parallèle à la contestation religieuse, ayant pris forme au début des années 1970 avec la Chabiba Islamiyya. Le constat de départ est que la relation entre le jihadisme et notre pays est direct.

Selon les autorités marocaines, 1550 combattants marocains ont rejoint la guerre syrienne et irakienne depuis 2011. Ils se sont enrôlés soit sous les bannières d’Al Qaïda soit ont fait allégeance à l’organisation EI. 262 d’entre eux évoluent au sein du groupe Harakat Cham al-Islam créé par Brahim Benchekroun. Après l’élimination de ce dernier en 2014, il a été remplacé par Mohamed El Mehdi khallou dit Abou Talha. 733 individus se sont enrôlés dans l’organisation EI22. Selon le Bureau Central des Investigations Judiciaires, « 226 membres sont des récidivistes, ayant été jugés dans des affaires de terrorisme, et plus de 437 ont trouvé la mort dans la zone syro irakienne, dans des affrontements ou en opérations kamikazes23».

L’analyse des profils de ces combattants a par ailleurs permis de situer les tranches d’âge représentatives, entre 25 et 35 ans avec 55%, 13 et 25 ans avec 24% 24. De plus, la majorité de ces jihadistes exerçait des métiers de subsistance (311 ouvriers, 184 marchand-ambulants, 191 commerçants, 158 employés, 101 journaliers, 135 élèves. étudiants, 178 artisans, 43 salariés, 4 agriculteurs, 3 ingénieurs, 3 libraires, 4 imams, 3 directeurs de société, 2 fonctionnaires, 2 informaticiens, 14 résidents à l’étranger, 1 auxiliaire d’autorité, 1 comptable, 1 contrebandier, 1 enseignant, 2 retraités, 2 ex-militaires et 187 sans emploi25.

De même, 301 mineurs ont été recensés, âgés entre 6 mois et 17 ans, emmenés dans la zone syro-irakienne pour y être instruits et formés au jihad mais surtout afin d’assimiler leur appartenance au nouvel Etat et d’en devenir les véritables « citoyens ». De même, 255 femmes ont rallié la zone syro-irakienne dans ce qui est « un rassemblement familial26».

Il faut souligner que le suivi de la situations dans ce foyer de tension, a permis de dégager une nette progression du flux des combattants marocains en 2013, avec des pics importants notamment en juin (141) et septembre (162).Ce flux s’est ralenti, depuis le début de 2014 pour n’atteindre en novembre 2015, que 7 départs. Les autorités marocaines expliquent ce presque arrêt du flux par l’offensive sécuritaire contre les agents recruteurs, les rabatteurs locaux et les filières d’acheminement de candidats. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, ces autorités affirment avoir démantelé 147 structures terroristes démantelées, dont une cinquantaine liée aux différents foyers de tension afghans-pakistanais, irakien, syrien et sahélien 27 et 26 cellules exclusivement liées à la zone syro-irakienne. Par ailleurs, plus de 2833 personnes ont été arrêtées dont un nombre important est constitué de récidivistes.

Par groupes d’âge Selon le genre
Moins de25 ans Dont : Entre 25-35 ans Plus de
35 ans
Femmes  Hommes
garçons filles
Nombre 372 301 71 843 316 255 1276
Pourcentage  24% 19% 5% 55% 21% 17% 83%

Tableau n°2 : 1531 Jihadistes marocains en Syrie et en Irak
Source : Moroccan Strategy in Fighting Terrorism (auteur M.R.)

 

Figure 1

 

Figure 2

 

Figure 3

Maroc et stratéhgie de lutte

L’action de prévention apporte la quiétude nécessaire aux marocains et raffermit les liens entre les citoyens et leur appareil sécuritaire Toutefois, on peut craindre que la sur-médiatisation des démantèlements des cellules jihadistes n’exposent particulièrement le Maroc à la menace d’attentats. Nous savons que l’organisation EI excelle dans la guerre psychologique à un moment où la moindre opération jihadiste aurait des répercussions imprévisibles sur la confiance que les marocains ont dans la capacité de l’Etat à les prémunir. D’un autre côté, une telle action ébranlerait l’avance psychologique que le pays a sur ses partenaires européens ou ses voisins, grâce au travail de tous ses services sécuritaires, voire risque d’hypothéquer son modèle globale de lutte contre le radicalisme violent.

Approche marocaine

Lutte contre la pauvreté

  • INDH et programmes similaires
Restructurations des structures sécuritaires

  • Création des forces de vigilances (GUS,PPP, et Hadar)
  • BCU
  • Restructuration de la DGSN
Renforcement des structures de renseignement

  • Renforcement du renseignement financier : Unité de traitement du renseignement financier (UTRF)
  • Renforcement du renseignement informatique : La Commission Stratégique de la Sécurité des Systèmes d’Information, La direction Générale de la Sécurité des Systèmes d’Information
Amélioration de la performance dans l domaine des droits de l’homme

  • CNDH en tant qu’institution constitutionnelle
Réforme du champ religieux

  • Doctrine modéré
  • Lieux de culte contrôlés
  • Imams formés
Réformes juridiques

  • Mise à jour du droit Pénal

 

Le Maroc est frontalement engagé contre cette organisation. Il met en avant souvent sa  « stratégie de lutte contre le terrorisme ». En septembre 2014, le Maroc a présenté son approche devant les membres du Comité Contre le Terrorisme (CTC), organe relevant des Nations-Unies. Sa stratégie est fondée sur « la lutte contre la radicalisation et le fanatisme, en adoptant particulièrement une démarche proactive et multidimensionnelle tant sur les plans politique, institutionnel, économique, social, culturel, éducatif, religieux et médiatique »28. Le Maroc dit inscrire son action dans le cadre régional européen et international onusien. Il dit également militer pour la mise en oeuvre d’une Convention Globale sur le Terrorisme (CGT). Dans sa stratégie de contre le jihadisme, le Maroc dit aussi tenir compte du paramètre des droits de l’homme, ainsi que du renforcement des mécanismes de coopération internationale29.

Mais, nous somme souvent confronté à la réalité qu’un même discours est repris par l’ensemble des intervenants, sans qu’on ait jusqu’à présent soumis un document cadre qui définisse les éléments fondamentaux du contenu de cette stratégie, ses piliers, les organes qui la réalisent, les mécanismes de coopération entre ces derniers, le rapport aux droits de l’homme, la dimension africaine et enfin une explication qui montre comment les différents champs qui la constituent (sécuritaire, religieux, socio-économique) sont reliés entre eux et de quoi est faite la cohérence. Par ailleurs, la dimension de la stratégie communicationnelle est absente de l’approche globale présentée par le Maroc alors qu’elle apparaît dans notre note comme l’une des caractéristiques fondamentales de la puissance de l’organisation EI (voir infra).

De plus, en quoi et comment le Maroc arrive-t-il à spécifier son offre dans le domaine de la stratégie anti- jihadiste, tout en évaluant l’efficacité des cadres régionaux et internationaux de lutte contre le terrorisme qui sont par ailleurs contraignants ? Nous proposons comme début de réflexion sur ce point, la prise en charge de deux niveaux, notamment la question des révisions intellectuelles et doctrinales qui demeure cruciale. En effet, quelles sont les exigences des institutions sécuritaire, politique et religieuse de l’Etat dans leurs négociations avec les jihadistes incarcérés ou en liberté ? Distinguent-elles entre la révision (mourajaâ) et le reniement (istinkar) des convictions ? L’histoire religieuse et idéologique nous a montré qu’un impératif de reniement conduit le candidat à la révision souvent à adopter une taqiya (dissimulation) qui mène à ce que nous pensons être une récidive. En termes de limites de l’approche sécuritaire, nous observons par ailleurs le phénomène frappant du récidivisme des jihadistes. La surveillance et la punition sont efficaces à leur échelle qui est relative à la défense contre le jihadisme mais elles ne sont pas habilitées à l’éradiquer. Il s’agit de la responsabilité des religieux et des scientifiques.

III. Menaces de l’organisation EI, en termes d’action d’endoctrinement, de recrutement et de constitution de cellules actives

L’organisation EI constitue une menace permanente pour tous les Etats et les sociétés, notamment les Etats arabo-musulmans et ceux du Maghreb et du Sahel Sahara. Elle constitue un risque d’autant plus élevé que son mode de dissémination est efficace et qu’elle adopte un modèle d’organisation régionaliste, composé de 36 wilayas dont quatre en Afrique. En fait, elle ne fait que reproduire la structure califale classique, sauf que cela lui permet d’encourager les groupes et les factions jihadistes à prêter serment d’allégeance à Abou Bakr al-Baghdadi, tout en gardant une relative autonomie d’action et de décision. D’un autre côté, elle donne le change, pour ses sympathisants et aux candidats potentiels, sur sa capacité d’expansion. Enfin, elle oppose un défi à une stratégie internationale de lutte dont la mise en oeuvre devient complexe.

Le déficit d’une coopération régionale transversale de lutte et de prévention contre la mouvance jihadiste, démontré par la résistance d’Al-Qaïda (AQMI, Ansar al-Sharia, Ansar al-dine, al- Mourabitoune) et la montée en puissance de l’organisation EI en Afrique subsaharienne et en Libye, obligent les pays d’Afrique du Nord et du Sahel à inscrire leur action dans le cadre des stratégies complémentaires onusienne et européenne, conçues en 2005. Il oblige le Maroc à s’appuyer sur une stratégie nationale. En revanche, rien ne l’empêche de collaborer dans le cadre institutionnalisé du Dialogue méditerranéen 5+5 qui ambitionne de s’élargir au G5 du Sahel (un Dialogue 5+5+5).

On peut éliminer l’organisation EI mais le califat se maintiendrait si ses leaders persuadent leurs interlocuteurs et leurs sympathisants de la possibilité légale (shariya) que celui-ci rentre en clandestinité jusqu’à nouvel ordre, au prétexte de la taqiya. Il sera ainsi supporté par la résilience de l’idée jihadiste qui en constitue le fondement nécessaire et suffisant.

La menace globale que représente l’organisation EI est définie par ce que nous appelons la résilience jihadiste. Cette organisation a poussé à ses limites l’idéologie jihadiste, elle en a fait une composante structurelle de l’identité islamique, comme identité guerrière aussi. Le paradigme jihadiste d’Al-Qaïda est ici qualitativement et quantitativement dépassé par le projet territoriale «étatique» de l’organisation EI et par la nature de ses cibles principales internes au monde arabe et musulman. Donc, nous pouvons identifier la menace globale en fonction de trois facteurs : la résilience qui inclut également les limites du contreterrorisme sécuritaire, le territoire (facteur a été traité dans l’axe précédent), la cible (facteur traité plus haut) et le jihad comme guerre totale. Ces trois facteurs permettent à leur tour de spécifier les menaces contre le Maroc.

1. Résilience jihadiste

On peut éliminer l’organisation EI mais le califat qu’elle a proclamé a été restauré pour durer, c’est le sens du concept politico-religieux novateur de baqiya. Ce concept signifie la force d’une double résilience de la structure politique, fondée sur la résilience de l’idée jihadiste. Comment le califat peut-il être résilient alors que l’Etat peut chuter et disparaître ? A travers la légitimité canonique de la taqiya transposée au plan politique, dans un sens proche du chiisme duodécimain ou ismaélien. Après s’être fait appelé Etat Islamique en Syrie et en Irak (ISIS, 2002-2006), Etat Islamique depuis le 29 juin 2014 et depuis quelques mois Etat Califal Islamique, Il est fort possible que l’organisation EI projette de finaliser son processus de constitution, et en même temps de renforcer sa résilience, en s’autoproclamant califat, sachant qu’ il se conçoit depuis 2014 comme transnational.

Il faut ajouter également à la double résilience politique et doctrinale, la résilience de la transmission de l’information sur l’Etat (fait d’armes, martyrologie, vie quotidienne, etc) et sur ses convictions. Pour ce qui est de l’aspect religieux, nous avons constaté une saturation informationnelle du cyberespace par l’enseignement salafiste propre aux écoles de la péninsule arabique, notamment en Occident, en Afrique du Nord et en Asie centrale. Cette emprise dure s’est développée progressivement depuis une quinzaine d’années. L’enseignement salafiste péninsulaire ne souffre d’aucune concurrence pour au moins deux raisons : la puissance financière des bailleurs de fonds et la puissance expansive du wahhabisme. Dans sa majeure partie, cet enseignement n’est pas jihadiste (Albani, Boti, al-Baz et al-Outhaïmin). Cependant, malgré son caractère dit quiétiste ou scientifique (salafiya ilmiya), il n’est intrinsèquement pas préservé contre une fécondation théorique jihadiste. En somme, le savoir salafiste de source wahhabite-hanbalite, voire relevant des autres écoles doctrinales, ne présente pas une résilience suffisante contre l’idée jihadiste.

Ce savoir constitue finalement la base première de transmission de l’enseignement religieux sunnite. Sur cette base, se module l’initiation au savoir jihadiste des « mouwahhidoun et des moujahidoun » (unitarisme monothéiste et jihadistes). Le premier savoir est transversal et accessible à tout le monde, le second est sélectif, limité dans des forums, au prosélytisme, au contact et à l’encadrement direct. L’intéressé doit faire l’effort d’y accéder après la phase de sympathie et d’aspiration. Mais l’idée jihadiste est facile à comprendre et à accepter lorsqu’elle est notamment accompagnée d’un argumentaire politique des causes internes et externes de la déchéance de l’islam et de l’humiliation des musulmans. Le savoir jihadiste est indispensable avant qu’il n’y ait recrutement, c’est ce qu’on appelle généralement la phase d’endoctrinement intensif. L’accès à ce savoir devient encore plus attrayant lorsqu’il devient rare. La traque des comptes, des plateformes et des sites jihadistes le rend plus recherché, et paradoxalement ne fait pas faiblir la qualité de l’offre jihadiste. Nous-mêmes en tant que chercheur nous avons fait l’expérience de cette rareté. Par ailleurs, la lutte globale tout azimuts et volontaire du contreterrorisme international, voire la fabrication par des adversaires non identifiés d’une information jihadiste piégée, peuvent contribuer à la résilience de l’idée jihadiste. Il y a comme un principe de la quête, malheursement nous ne l’avons pas analysé dans notre suivi de l’organisation de l’EI.

Cette disponibilité de l’idée comme point de départ pour la formation jihadiste, qui débouche sur la transformation en membres actifs et en agents (combattants -muqâtil, soldats-jund alkhilafa, martyr- istichhâdî…) est l’un des problèmes majeurs auxquels est confrontée toute conception d’une stratégie de lutte à moyen et long termes. Bien sûr, des mécanismes sont indispensables pour permettre de détecter la progression des jeunes, notamment ceux attirés par le salafisme. Car, ils peuvent, en général, devenir des candidats potentiels de la voie jihadiste. Ces mécanismes permettront aussi d’évaluer les temps de passage pour calculer la vitesse de transformation.

Certains auteurs supposent que le « terroriste idéologique » a disparu, mettant en avant l’existence d’une relation pragmatique, sous forme de contrat financier liant la recrue et le recruteur. Ils discutent également de la rapidité du recrutement, voire d’un basculement rapide, en évoquant le principe d’auto-radicalisation. Ce cas est plausible, il divorce en tout cas avec le processus initiatique et progressif classique. Mais nous pensons qu’il y a une différence entre la conversion à un islam fondamentaliste et l’embrigadement en vue d’actions violentes, sachant que l’une peut déboucher sur l’autre, la conversion étant souvent pour les jeunes délinquants perçus comme un sauvetage de l’égarement. Ces derniers sont par ailleurs habitués à croiser les milieux salafistes dans les quartiers populaires puisque les zones de contact y sont nombreuses. C’est ce qui explique, d’un autre côté, la rapidité des processus de radicalisation sociale. Nous pensons également que l’offre jihadiste perd toute valeur en l’absence de la légitimité religieuse textuelle.

Les assertions à propos de l’opportunisme des jihadistes demandent à être relativisées. D’ailleurs ceux qui reviennent de Syrie n’abandonnent ni la prière ni deviennent athées. Au début du processus de recrutement et d’endoctrinement le référentiel idéologique de vérité est capital. Ensuite le pragmatisme peut intervenir, ce qui rend par ailleurs la réalité plus complexe que l’assertion susmentionnée. La bataille de la doctrine est décisive. D’elle dépend l’affaiblissement de la résilience jihadiste. Elle nécessite pour cela un contenu facilement identifiable et transmissible, clair et apprivoisable par le large public et surtout les franges vulnérables. Ses acteurs principaux antijihadistes seront des cyber-transmetteurs et des cyber-imams, parce que les mosquées physiques peuvent être encadrées, ce que le Maroc a relativement réussi entre la mise en place de la réforme en 2005 et la mise en application du dahir de 2014 portant organisation de la fonction des préposés religieux. Enfin, elle exige des mécanismes de dissémination du message et de concurrence.

Le choix délibéré du «martyr/kamikaze» ne s’explique pas seulement par un intérêt financier, voire eschatologique. Il exprime une fidélité réelle et parfois irréversible à la cause dont la conviction religieuse du candidat qui s’apprête à mourir est la cause et l’explication principale.

2. L’organisation EI et la guerre-jihad

La seconde grande menace globale de l’organisation EI est relative à son interprétation de la guerre et sa conception du soldat jihadiste. Cependant, La guerre est-elle un fondement ou une exception dans la jurisprudence politique islamique ? Si l’on considère qu’elle peut être reliée, selon une exégèse fondamentaliste, à l’impératif de la prédication, de l’élimination de la mécréance et du combat contre ceux qui visent à diviser les musulmans, on peut lui supposer un caractère de fondement qui ressemblerait à la doctrine chrétienne de la « guerre juste » de Saint Augustin. L’organisation EI n’hésite pas sur cette question que montre d’ailleurs sa conception radicale du jihad et de la figure du prophète.

L’appel au jihad par l’organisation EI est relié au devoir d’émigration (hijra) vers la nouvelle terre de l’islam, vers dabiq/al-acmaq, qu’un hadith eschatologique aurait annoncé30. Cette organisation situe donc l’Histoire dans une optique du salut et de jugement dernier.Il s’agit dans un sens d’une propagande de la fin des temps et de l’apocalypse.

Dans les faits, l’organisation EI a fait évoluer sa conception de l’émigration. L’acte jihadiste d’initiation peut être commis dès la déclaration d’intention au lieu d’observer la règle du départ physique. Par cet acte que le candidat commet chez lui, l’organisation EI l’oblige à un aller simple vers le territoire qu’elle contrôle. En même temps, elle cherche à dissuader les Etats pourvoyeurs de développer une approche de rémission et de repentance vis-à-vis de ceux qui ont rejoint l’organisation EI, et d’autres groupes jihadistes. Dans leur lutte contre le jihadisme, les Etats ne peuvent se permettre de perdre la main sur l’outil du repentir et de la rémission, malgré les risques qui accompagnent une telle procédure.

Mais en général, l’organisation EI comprend le jihad selon l’acception classique héritée du qotbisme et du jihad afghan (Sayed Iman al-Sharif, Abou Qatâda al-Filistînî), déterminée par une conception absolue du jihad offensif et la conviction que les musulmans forment essentiellement une communauté de jihad. Cette conception rejettent catégoriquement les avis de ceux qui rappellent les réserves des anciens et les principes qui conditionnent l’érection de l’action armée (iqâmat al-jihâd) dont :

1. Le jihad n’est pas, dans l’absolu, offensif et permanent. Il est la réponse à une agression contre la communauté musulmane.
2. L’existence de deux États distincts, au minimum, est nécessaire avant que l’appel au jihad ne soit légitime, en fonction de la première condition bien entendu.
3. La restauration du califat comme condition préalable et nécessaire à l’ouverture du jihad que, par ailleurs, seul l’Imam déclare et guide.

Dans le contexte actuel de prétention de restauration du califat par l’organisation EI qui coïnciderait, suivant leur idéologie, avec une apostasie généralisée des institutions au pouvoir dans le monde arabo-musulman, le jihad est exclusivement orienté vers celui-ci. L’Occident et les croisés appartiennent à un autre paradigme. Ce sont des agresseurs et l’action à leur encontre est expliquée comme une vengeance et des représailles.

3. Le combattant born again

La troisième menace globale a rapport avec la conception du soldat du califat. Dans sa politique identitaire, l’organisation EI développe l’impératif d’appartenance au nouvel Etat, l’adoption de son projet et le partage de ses valeurs comme des éléments de base dans un processus de dé-citoyennisation nationale (al-intima’ al-quotrî, al-dawla al-quotria al-wataaniyya) et re-citoyennisation califale. Elle rénove le concept born again que les groupements jihadistes anciens dont Al-Qaïda avaient pratiqué. A la valeur de lien généalogique et historique, l’organisation EI ajoute la dimension politique relative au mécanisme de perte de l’identité ancienne des nouveaux Mouhâjîrs (les combattants étrangers ainsi que femmes et enfants qui rejoignent l’organisation EI) et des Ansârs (ceux sur place qui choisissent le projet du nouvel Etat).

Rebaptiser les localités et les institutions de l’Etat islamique est une pratique ordinaire de l’organisation EI. A l’instar d’autres groupements jihadistes, elle renomme ses membres actifs et ses combattants. En relation avec le nouveau baptême, nous avons constamment remarqué l’importance démesurée qui est accordée dans l’imaginaire musulman contemporain pour la conversion à l’islam. Les convertis, dont également la jeunesse occidentale issue de l’immigration ainsi que les jeunes musulmans « égarés » qui embrassent le chemin de la foi, représenteraient en effet la preuve vivante de la véracité du message islamique et par translation de l’existence légitime de l’organisation EI. Ils représentent en un sens la catégorie des soldats born gain. A travers cette promotion qualitative, l’organisation EI se dote d’une capacité de mobilisation bénéficiant du mode de vérité dont nous avions parlé. Ces soldats remplissent l’espace guerrier que cette organisation communique au monde extérieur, qui est dominé par les portraits esthéticisés qu’elle dissémine.

Le moment symbolique de ce born again est la bayaa qui est accomplie en langue arabe et traduite dans la langue respective des groupes ou factions concernés. Le meilleur exemple en est les serments d’allégeance collectifs des tribus (‘achâir) al-Soukhna rebaptisés Oum al Qûra (wilaya d’Homs ; document audiovisuel), ainsi que celle spectaculaire du Mouvement Islamique d’Ouzbékistan (wilaya de Khourassan, document audiovisuel) ou encore celle du Jaysh Islami du Sinaï dont nous reproduisant ici bas le document écrit. Il faut savoir que de nombreuses formations jihadistes, issues de l’ancien empire soviétique où vivait plus de 27 millions de musulmans, ont prêté allégeance à l’EI et dont 2000 combattent en Syrie-Irak. Le serment d’allégeance de Katibat/Siriyat al-Ghouraba’ de Constantine, par lequel l’organisation EI a créé la wilaya d’Algérie, a été diffusé par les médias de la wilaya de Salah Eddine parce que au Maghreb, il n’y a pas encore eu d’installation et de territorialisation réelle, mis à part la Libye qui devrait servir de tête de pont à moyen terme.

La menace directe sur le Maroc est donc claire. Nous pensons que si cette organisation parvient à assimiler les factions jihadistes réfractaires à son projet en Afrique du Nord et au Sahel, tout en faisant converger Boko Haram vers le Nord, elle ferait de l’Algérie et du Maroc, des zones frontalières les reliant, deux territoires d’installation stratégique.

4. Politique de la terreur et impact psychologique

L’opération communicationnelle développée par l’organisation EI qui surreprésente la brutalité et la médiatise sur la scène internationale a un objectif de dissuasion. Nous sommes ici devant un exemple de propagande qui sert à ébranler les Etats et les populations, obligées par exemple à l’exode massif. Cette surreprésentation crée la panique et diffuse du stress.

Dans les zones pacifiées, l’organisation EI exerce moins de violence, à part la mise en scène des sentences de la sharia relatives au châtiment corporel. Par contre, elle exagère la violence de manière extrême dans les zones non encore pacifiées. Elle a donc créé un centre à partir duquel elle rayonne, sans centralisme. D’après notre modèle d’analyse, la période de tamkine interdit les dissensions entre les différents constituants de l’EI, rassemblés par les ordonnances légales coercitives de la bayaa. Ces dissensions éclateront, selon ce modèle, dans la phase de globalisation/universalisation, à l’instar des maux inhérents aux structures de pouvoir impériales. Mais en période actuelle d’istikhlaf, l’unité est imposée par la force et la terreur.

Justement, dans sa politique de la terreur, l’organisation EI privilégie le recours à la règle religieuse du tarhib qui autorise d’imposer par la menace l’observance des préceptes de la Loi. Au contraire, le targhib appelle à faire aimer la religion, le tarhîb répond idéalement aux exigences de la phase d’istikhlaf. C’est la phase qui voit la restauration de la sharia, les membres actifs de l’organisation, eux-mêmes, n’échappent pas au châtiment. Le meilleur exemple de l’application généralisée de cette stratégie de la terreur est le document audiovisuel intitulé «Salil al-sawarim» (4 parties). Celle-ci concerne la prise de Mossoul, montrant des scènes de mises à mort des soldats et des miliciens chiites, peshmergas ou coalisés. D’autres vidéos plus spectaculaires publiées par les organes médiatiques des différentes wilayas filment des attentats, l’exécution des membres de la famille, des tueries, en route et en voiture, contre les chiites, ou encore au niveau des check-points, etc. La conséquence de cette politique a été, durant les premiers mois de 2015, la désorganisation rapide de l’armée irakienne.

En Syrie, l’organisation EI bat compagne selon un autre ordre des priorités. Elle a cherché à régler la question des minorités chrétiennes par le biais de la négociation et en observant la loi d’ahl al-dhimma afférente alors qu’elle n’a pas hésité à éliminer 27 coptes en Libye. Elle a par contre identifié les trois ennemis à abattre que les nosayrites chiites de Damas et le Hezbollah, les armées et groupes dits de la sahwa et les jihadistes qui ont refusé l’allégeance.

Dans le cas d’extrême violence contre Mouaz Al-Kassasbeh, l’organisation EI avait sans doute subi des échecs à cause des attaques aériennes. Le fait de brûler vif ce pilote jordanien avait aussi comme objectif une guerre psychologique, il fallait déstabiliser les alliés. En outre, en recourant aux autodafés humains, l’organisation tentait fortifier son discours légal et médiatique contre les apostats, dont les membres des armées et de la police des Etats musulmans engagés dans la lutte. Mais nous voyons qu’ils ont abandonné cette pratique. En application de sa politique de terreur, elle avait d’ailleurs publié une liste des pilotes jordaniens, dont la véracité n’a pas été établie ni déniée, munie des informations et des coordonnées précises les concernant, avec la mention «demandés morts». A travers cette précision, l’organisation EI souhaitait surtout ébranler les esprits, en montrant qu’elle possède un service de renseignements structurés fonctionnant en réseau transnational et infiltré. D’un autre côté, l’organisation EI n’ignore probablement pas le poids que constitue la présence de 1.4 millions de réfugies syriens, ou du moins 10 % d’entre eux, dans les camps limitrophes de la frontière syro-jordanienne.

Au niveau des choix guerriers de l’EI et d’Al-Qaïda, ils sont stratégiquement complémentaires. Le premier est animé d’une logique territoriale, le second transnationale. Au Yémen, à travers la filière AQPA, Al-Qaïda cherche un nouvel Afghanistan et non pas un territoire. Dans la réalité de terrain, les deux ne peuvent coexister ni dans l’indépendance ni dans l’interdépendance, la conversion de l’une des deux est nécessaire. Al-Qaïda est aliéné par l’Occident. Or, le tropisme occidental est son talon d’Achille, sa faiblesse.

Certes la communication de guerre de l’organisation EI banalise la mort mais les exécutions violentes font partie d’un ordre médiatique cohérent dans lequel celle-ci montre la paix. Elle filme fréquemment et diffuse la vie pacifiée (commerce, fêtes…) dans le «nouveau territoire». Il n’y a pas de clandestinité et ce n’est pas simplement une organisation jihadiste guerrière. L’EI essaie malgré le tropisme guerrier qui sature sa communication de diversifier ses informations et de projeter une image de l’existence d’un «vrai» Etat. Le jihadiste est un soldat dont on cite le nom born again, on cite le nom des «martyrs» et on normalise la situation de guerre. Depuis le 7 septembre 2015, l’organisation a en outre émis le dinar en or.

IV. Proposition d’axes de politiques publiques : doctrine et déradicalisation, coopération régional et internationale

La préoccupation principale des décideurs politiques et des responsables sécuritaires est d’éradiquer la menace jihadiste ou du moins la diminuer en l’anticipant. Toujours est-il qu’il faut identifier les menaces potentielles. Cette note stratégique devrait s’inscrire dans cet objectif. Elle a eu pour tâche d’expliquer le projet global de l’organisation EI (doctrine religieuse, cadre politique, modèle communicationnel, mode opérationnel). Elle n’offre pas une solution directe à la vulnérabilité des jeunes (hommes et femmes) qui rejoignent le jihadisme, parce que les facteurs encourageants ne se réduisent pas seulement à l’aspect religieux. Elle éclaire en revanche sur le contexte incitatif à la radicalisation et analyse les facteurs de puissance et d’attraction de l’organisation EI. Sur cette base, il y a moyen d’envisager des réponses adéquates dont quelques-unes seront formulées sous forme de recommandation.

1. Doctrine

Répondre, à un premier niveau, à la résilience jihadiste par la résilience de la société (créer une résilience antijihadiste structurée, globale et cohérente). Cette démarche est réalisable au cas où une étude préalable est accomplie (quantitative, qualitative à cadre méthodologique bien défini).

Au début du processus de recrutement et d’endoctrinement le référentiel idéologique de vérité est capital. Ensuite le pragmatisme peut intervenir, ce qui rend par ailleurs la réalité plus complexe que l’assertion susmentionnée. La bataille de la doctrine est décisive. De cette dernière, dépend l’affaiblissement de la résilience jihadiste. Elle nécessite pour cela un contenu facilement identifiable et transmissible, clair et apprivoisable par le large public et surtout les franges vulnérables. Ses acteurs principaux antijihadistes seront des cyber-transmetteurs et des cyber-imams, parce que les mosquées physiques peuvent être encadrées, ce que le Maroc a relativement réussi entre la mise en place de la réforme en 2005 et la mise en application du dahir de 2014 portant organisation de la fonction des préposés religieux. Enfin, elle exige des mécanismes de dissémination du message et de concurrence. L’idée jihadiste est l’un des problèmes majeurs auxquels est confrontée toute conception d’une stratégie de lutte à moyen et long termes. Des mécanismes sont indispensables pour permettre de détecter la progression des jeunes, notamment ceux attirés par le salafisme. Car, ils peuvent, en général, devenir des candidats potentiels de la voie jihadiste. Ces mécanismes permettront aussi d’évaluer les temps de passage pour calculer la vitesse de transformation.

2. Déradicalisation

Spécifiquement, il s’agit de la déradicalisation en milieu carcéral dont les institutions marocaines disent maîtriser le savoir-faire. Comme il a été signalé plus haut, la démarche marocaine cherche à concilier la vigilance sécuritaire, l’effort de développement, l’action religieuse ainsi que les volets de déradicalisation et de réinsertion. Sur ce dernier point, nous pensons que le Maroc peut apporter son expertise au niveau de la technicité (conception des programmes, identification des agents, procédures, techniques de négociation…), qu’il a pu acquérir grâce aux différentes négociations avec les islamistes (Jamaâ islamiyya, années 1980) et les jihadistes (groupe de Fizzazi-Kettani-Rifki. groupe de 2014 et groupe des 37 mené par Hassan Khattab, 2015), en vue de provoquer des révisions doctrinales dans le milieu carcéral. Nous partons du principe que la déradicalisation est un processus spécifique, difficilement duplicable dans ses contenus (l’argumentation religieuse), et propre à chaque pays ou région. Il n’y a pas de paramètres universaux. Les opérations de déradicalisation en Arabie Saoudite et en Belgique ou au Maroc seront différentes. Notre question : Le Maroc s’est-il doté d’un manuel relatif au processus complexe de déradicalisation ?

En outre, le coût, à la fois, de la lutte contre la radicalisation et de la déradicalisation est
probablement énorme. Nous appelons vivement à réaliser une étude quantitative qui permette de le déterminer. Cela nous amène à aborder un autre élément en rapport avec l’action de déradicalisation, celui de savoir comment la réussir sur la jeunesse en situation de liberté. Lorsqu’une personne radicalise ses positions religieuses, cela veut dire que la faille existe. Lorsque le recrutement de jihadistes ne faiblit pas, au moment même où les révisions doctrinales réussissent, cela signifie que l’idée jihadiste est suffisamment résilience pour contrecarrer l’action conjuguée des institutions de l’Etat. Mais pourquoi est-elle si résiliente ? Nous faisons d’office l’économie de la critique du système éducation, de l’instruction religieuse programmée au primaire et au secondaire, de l’encadrement parentale…

Au sujet de la déradicalisation de la jeunesse acquise ou sympathisante des idées religieuses extrémistes, la réforme du champ religieux, entamée au Maroc depuis 2005,apporte des satisfactions malgré les reproches que nous pouvons lui faire. Cependant, 1- elle n’a pas encore, à notre connaissance, fait l’objet d’une évaluation globale. Dans ce sens, Nous poserons trois questions qui ont trait à l’efficacité réelle de l’action des Conseils Régionaux des Oulémas, la médiation télévisuelle et radiophonique, le contact de proximité, l’approche par l’acteuragent (imam, morchida-orientatrice religieuse) sans lequel l’opération est condamnée. 2- elle ne développe pas suffisamment une approche genre. 3- Elle devrait améliorer ses méthodes de transmission du savoir religieux et de communication par une exploitation efficace des médias audiovisuels et des médias sociaux qui constituent un véritable handicap. Les oulémas marocains, en géneral, ne tweetent pas, à l’inverse de leur confrère au Machrek et des pays du Golfe, investissent faiblement les médias sociaux et n’individualisent pas leur contatc avec la jeunesse à travers des sites et des blogs personnels. Globalement, il y a une nécessité à rajeunir le corps des oulémas relevant de l’appareil de l’Etat.

3. Le retour des jihadistes et la question des combattants binationaux

Si l’Etat marocain refuse le retour des jihadistes ou recourt à un processus de déchéance de la nationalité ou de pénalisation du retour sans programme de réinsertion, en supposant que ce retour s’accélèrerait avec le déclin de l’EI et des branches d’Al-Qaïda, il ouvre la voie à une implantation au Sahel. Cette implantation menacera directement la région maghrébine, déstabilisera la Mauritanie, ce qui constitue un défi immédiat notamment en relation avec les provinces du Sud. D’ailleurs sur ce point nous pensons qu’une mise en place d’un mécanisme d’évaluation de la stabilité de la République Islamique de Mauritanie est nécessaire.

L’Etat est habitué à accepter le repentir de ses citoyens rebelles. Pour le cas présent, Il peut éviter de fermer les frontières aux candidats au retour des zones de combats et au divorce des groupes jihadistes. La diminution des contingents sur la base d’une décision personnelle des jihadistes est l’une des armes de communication les plus efficaces contre le recrutement et la légitimité de l’action jihadiste. La disposition d’acceptation du repentir peut encourage à provoquer une tendance retour. L’important est de dire la vérité sur l’impératif d’un jugement judiciaire et d’un emprisonnement qui est un prix à payer pour avoir trahi l’ensemble de l’oumma marocaine. Mais celle-ci a la volonté de les récupérer coûte que coûte et de réussir leur insertion. Il s’agit d’organiser un acte de communication concurrent à celui des groupes jihadistes et celui plus puissant de l’organisation EI. Nous pensons même à des sortes de témoignages publics, à l’instar de ceux qui sont courant dans les processus de justice transitionnelle (cas du Rwanda par exemple).

D’un autre côté, une analyse approfondie de l’ensemble des jihadistes marocains anciens et nouveaux, notamment ceux en Syrie-Irak, est capitale. Elle aura la qualité d’affiner notre connaissance des motivations et surtout des profiles, en les identifiant en fonction d’une grille qui distinguerait entre leader, partisans, suiveurs, kamikaze, entrepreneurs jihadistes. Cette typologie renforcerait la détermination générale de la filière marocaine et donc les réponses appropriées à y apporter.

Pour ce qui des combattants binationaux, s’ils sont des binationaux naturalisés, nous pensons qu’ils doivent être considérés comme des Marocains d’abord et donc traités à l’instar des jihadistes marocains. Par contre, ils sont, par exemple, des Européens d’origine marocaine, alors la marocanité ici n’est pas suffisante dans le sens où culturellement aucun programme de réinsertion ou de déradicalisation ne saurait être applicable et efficace. C’est au pays de naissance qu’incombe la responsabilité exclusive de prendre des mesures en ce sens. L’Etat marocain peut une disposition juridique qui fait déchoir automatiquement les binationaux, non nés au Maroc, de la nationalité marocaine lorsqu’ils sont condamnés pour des forfaits de terrorisme et de criminalité grave. Ils relèveront ainsi du statut d’apatrides. Sur ce point, le projet de la France d’élargir constitutionnellement la déchéance de la nationalité aux binationaux, non naturalisés, constitue un défi réel pour les pays du Maghreb et du Sahel, qui doivent en discuter au niveau de l’UMA et de la CEDEAO pour une prise de position claire, homogène et cohérente.

Par ailleurs, l’Europe devrait, au lieu de penser à des centres de déradicalisation comme des camps, commencer par promouvoir un courant réformiste ainsi que des révisions à l’intérieur des prisons : c’est la meilleure démarche afin de recruter des médiateurs qualifiés pour la déradicalisation, soutenue par les pays musulmans qui ont entamé des processus similaires tout en y ont acquérant un certain savoir-faire.

4. Action dans les prisons et révisions intellectuelles

Ne faut-il pas changer de vision sur l’incarcération ? La prison n’est pas seulement un espace de rétention qui isole les individus ou groupes dangereux de l’espace public. Mais, il représente l’espace approprié qui permet d’avoir un rapport direct, physique et intellectuel avec le jihadiste.

Toutes les expériences menées, dans le monde arabe, durant les années 1960-70 contre les mouvements communistes violents et les groupes islamistes ont montré les limites du principe de la privation de la liberté sans dialogue lorsqu’on ambitionnait un reniement radical ou une révision des positions doctrinales. Elles ont montré, par contre, que les murs de la prison prédisposent au dialogue après la fameuse période du refus absolu et systématique. Ce refus est à interpréter comme une étape symptomatique et nécessaire. Le récidivisme est inévitable. Or pour l’empêcher, il faut agir dans l’espace carcéral. Selon Mohamed Nifaoui, responsable au Bureau Central des Investigations Judiciaires, 226 jihadistes, ayant déjà été jugés pour cause de terrorisme, ont récidivés parmi les 1500 marocains recensés dans la zone syro-irakienne.

La question des révisions intellectuelles et doctrinales est cruciale. Quelles sont les exigences des institutions sécuritaire, politique et religieuse de l’Etat dans leurs négociations avec les jihadistes incarcérés ou en liberté ? Distinguent-elles entre la révision (mourajaâ) et le reniement (istinkar) des convictions ? L’histoire religieuse et idéologique nous a montré qu’un impératif de reniement conduit le candidat à la révision souvent à adopter une taqiya (dissimulation), qui mène à ce qu’on penserait être une récidive. Il faut donc aussi bien définit la notion de récidive, car lorsqu’il y a dissimulation, le jihadiste n’est pas un récidiviste. Il s’agit ici d’un point de méthodologie d’une extrême importance.

Pour faire aboutir des actions de révision, la participation d’anciens jihadistes est capitale. Le Tayyar al-salafi al-islahi (Tendance salafiste réformiste) de hassan Khattab, qui était actif dans les prisons marocaines jusqu’à la libération de tous ses membres en novembre en 2015, pourrait jouer un rôle dans la médiation menée dans les prisons. Ce pendant, celle-ci ne devrait représenter qu’une étape en amont au processus complexe de « déradicalisation » (méthodologie, munadhara-disputation, moubahala-ordalie, définition du contenu, psychothérapie, socialisation positive, soutien économique, consentement à la punition en cas de forfaiture, etc). Dans ce processus, interviendrair différents acteurs dont les oulémas institutionnels. Ces derniers ne sont souvent pas en mesure d’intervenir durant l’étape première de médiation parce qu’il y a un refus catégorique de les reconnaître.

5. Stratégie marocaine de lutte, nouveaux apports

Le déficit d’une coopération régionale transversale oblige le Maroc à s’appuyer sur une stratégie nationale. En revanche, rien ne l’empêche de collaborer dans le cadre institutionnalisé du Dialogue méditerranéen 5+5 en particulier s’il est élargi au G5 du Sahel (un Dialogue 5+5+5) ni de soutenir le G5 Sahel. Concernant « la stratégie marocaine de lutte contre le terrorisme », nous somme souvent confronté à la réalité qu’un même discours est repris par l’ensemble des intervenants, sans qu’on ait jusqu’à présent soumis un document référence qui définisse les éléments fondamentaux du contenu de cette stratégie, ses piliers, les organes qui la réalisent, les mécanismes de coopération entre ces derniers, le rapport aux droits de l’homme, la dimension africaine et enfin une explication qui montre comment les différents champs qui la constituent (sécuritaire, religieux, socio-économique) sont reliés entre eux et de quoi est faite la cohérence. Par ailleurs, la dimension de la stratégie communicationnelle est absente de l’approche globale présentée par le Maroc alors qu’elle apparaît dans notre note comme l’une des caractéristiques fondamentale de la puissance de l’organisation EI.

En même temps, la sur-médiatisation des démantèlements des cellules jihadistes, accomplies par les services de sécurité, à l’échelle nationale ainsi que leur implication dans la coopération bilatérale et internationale, exposent toutefois le Maroc à la menace d’attentats. L’action de prévention apporte bien la quiétude nécessaire aux marocains et raffermit les liens entre les citoyens et leur appareil sécuritaire. L’organisation EI excelle dans la guerre psychologique à un moment où la moindre opération jihadiste aurait des répercussions imprévisibles sur la confiance que les marocains ont dans la capacité de l’Etat à les prémunir. D’un autre côté, une telle action ébranlerait l’avance psychologique que le pays, grâce au travail de tous ses services sécuritaires, a sur ses partenaires européens ou ses voisins, voire risque d’hypothéquer son modèle globale de lutte contre le radicalisme violent D’un autre côté, si la dimension religieuse n’est pas sérieusement prise en charge dans la nouvelle politique migratoire du Maroc, elle peut à moyen terme constituer un facteur aggravant de radicalisation dans les milieux salafistes, causée par la manifestation de nouvelles minorités religieuse qui se réclament de l’islam non sunnite : chiite, bahaïe et ahmadiya. A ce sujet, la reconnaissance par l’US Foreign Department américain (Affaires Etrangères), dans ses rapports annuels sur la liberté religieuse dans le monde31, de droits de la minorité chiite marocaine ou bien résidente au Maroc32 n’est pas pour faciliter les choses33.

6. Prophète, guerre de l’image et esthétique de la violence

Cette organisation a compris tout le bénéfice stratégique à tirer de la manipulation de l’image dans sa politique de communication et d’identité visuelle. Elle a mis en place une véritable iconographie des martyrs et des soldats. Par opportunisme, le marketing de l’organisation EI a rendu licite l’image figurative alors qu’elle est strictement interdite par le sunnisme rigoriste et le hanbalisme. Dans la lutte contre cette organisation, il est vital de tenir compte du conditionnement et de l’endoctrinement par l’image ainsi que de la dimension du message multiforme de cette organisation. Est-ce que les médias à vocation religieuse prennent en charge la dimension esthétique et visuelle dans la riposte contre le jihadisme ?

Ces images montre aussi la violence et surexpose la sauvagerie. Or nous savons que le monstrueux et la sauvagerie contiennent une puissance attractive et impactent la conscience. Des statistiques sur le nombre de visionnage au Maroc des exécutions, des mises à morts, des kamikazes et autodafés humains, diffusés par cette organisation, seraient un outil important afin de déterminer l’ampleur de ce phénomène. Notre question également est de savoir à quel degré la normalisation de la violence est-elle poussée dans le cyber-espace en comparaison du champ de la réalité ?

Dans cette manipulation des images et des figures, l’organisation EI a accentué à l’extrême le profil combattant de Muhammad en faisant le modèle parfait du prophète guerrier. Il est vital de contrer cette figure pour qu’elle ne s’infiltre pas dans la conscience de la jeunesse musulmane et de recentrer l’intérêt sur le profil de l’homme de société ou l’homme politique du consensus.

7. Femmes, enfants et approche genre

L’approche genre montre la capacité des préposées religieuses à mieux réussir dans leur mission d’encadrement et d’enseignement. De plus, à travers la mère, la Morchida (orientatrice en matière de religion spécifique aux femmes) a un accès direct aux enfants. Mais une enquête serait nécessaire pour conforter ce point de vue. L’approche genre est guidée aussi par le souci de la montée en puissance du jihadisme féminin.

D’un autre côté, la question du « rassemblement familial » du jihadiste. L’épicentre du projet de l’Etat de l’organisation EI est représenté par la femme et le principe de procréation (les nouveaux enfants du nouvel Etat). En janvier, dans un document audiovisuel, cette organisation a montré L’exécution d’une mère par son propre fils, sous prétexte qu’elle a apostasié en cherchant à le dissuader de sa mission jihadiste. Elle craint en réalité d’un éventuel retournement des mères et des épouses qui refuseraient de suivre leurs maris ou faires suivre les enfants. Les statistiques présentées plus haut sont éloquentes sur le nombre de femmes et d’enfants qui ont rejoint la Syrie et l’Irak.

8. Une ligue mondiale contre l’organisation EI : une solution ?

La volonté de créer une coalition mondiale contre l’organisation EI peut déboucher sur un résultat contraire, tant qu’elle ne cherche pas à avoir la légitimité de l’opinion publique musulmane, sunnite notamment. Le Conseil de Sécurité et les puissances internationales ne suffisent pas. Au niveau du Maroc, avoir avec soi l’ensemble des Marocains renforcerait fortement la position de l’Etat à l’interne et à l’externe. L’Etat se prémunit lorsqu’il fonde sur sa population le principe religieux de la guerre légitime.

Cette coalition reproduit l’ancien schéma contre al-Qaïda et le régime de Saddam : le monde entier contre une minorité. Il a produit le sentiment d’une injustice mondiale ainsi qu’un tropisme anti-américain qui considère l’Occident comme l’agent de cette injustice (cause palestinienne, Etats faillis, islamophobie, chaos irakien, soutien aux dictatures, conspiration…). Ce schéma victimaire frappe l’esprit collectif musulman directement dans le sens de l’islam comme adversaire d’une ligue mondiale ennemie.

D’autre part, une coalition internationale qui regrouperait des adversaires naturels (USA et UE d’un côté, Russie, Iran et Hezbollah de l’autre, en plus de l’Arabie Saoudite Qatar et Turquie), renforcerait le sentiment des jihadistes et de leurs sympathisants dans la conviction de la capacité de résistance de l’organisation EI. Cette coalition peut provoquer une convergence jihadiste de tous les groupes et toutes les factions. Sur le plan opérationnel, il y a le risque que l’organisation EI projette de déstabiliser la Jordanie en exploitant la présence de plusieurs centaines de milliers de réfugiés syriens sur son territoire ainsi que les difficultés des Nations- Unies à subvenir aux besoins de ces derniers34, ce qui pousse de nombreux réfugiés soit à retourner en Syrie soit à prendre la route vers l’Europe ?

Si coalition contre l’organisation EI est nécessaire, elle doit être sunnite parce qu’elle est la seule capable d’obliger l’opinion musulmane à la neutralité dans ce combat.

9. Communication

Le nerf de la bataille pour l’organisation EI est la guerre communicationnelle. Les acteurs de cette guerre sont les jihadistes médiatistes, devenu des leaders incontournables dans la pyramide du pouvoir. On ne leur accorde pas toute l’importance: savoir les identifier, déterminer leur nombre, leurs capacités matérielles et leur dissémination géographique.

La remarque courante est que cette organisation communicante s’épanouit sur internet en temps réel. Grâce à notre suivi quotidien de cette organisation, nous avons constaté que la vitesse de transmission de l’information et l’interaction sont deux modes clefs de l’EI. La presse internationale ou locale y contribue en aggravant l’effet inflationniste et en créant une «torpeur jihadiste». Il s’ensuit une forme d’acceptation et de normalisation de l’organisation EI.

Cette interaction a créé, comme nous l’avons observé de par notre fréquentation des sites jihadistes, un phénomène « fan club » : les gens lisent et visionnent, ils font circuler le texte et l’image sur le net comme n’importe quelle marchandise ou objet qui attire la curiosité ou l’intérêt35. C’est au niveau de cette chaîne de transmission qu’il faudra agir pour bloquer tout processus primaire qui puisse se convertir en conviction. Nous serons devant un recrutement passif que confirme l’existence de certains « loups solitaires » et qui renforce l’enrôlement professionnel. D’un autre côté, ces transmetteurs passifs peuvent aussi faire circuler les messages qui combattent l’idéologie de l’organisation EI.

Conclusion

L’organisation EI ne peut pleinement exister et rayonner sans qu’il y ait une unanimité légitime autour d’elle à travers surtout la reconnaissance par les mouvements jihadistes de l’édification du califat-Imamat et l’obligation de l’allégeance. Donc le vrai danger pour l’EI est de finalement demeurer une organisation comme les autres sans reconnaissance d’Al-Qaïda, des Talibans, des filières pakistanaises, voire des frères musulmans. Mais si depuis quelques mois elle semble perdre du territoire, elle continue à attirer de nouveaux groupes et sousgroupes jihadistes qui sont demeurés jusque-là autonomes.

Nous avons essayé de montrer comment l’organisation EI pense, agit et communique avec le monde extérieur, notamment dans son entreprise guerrière. Pour ce faire, nous avons exploité une large documentation écrite et audiovisuelle que celle-ci a notamment produite depuis le 29 juin 2014, jour où elle s’est autoproclamée califat islamique. L’étude de l’idéologie de cette organisation, le modèle étatique qu’elle ambitionne de fonder, son mode d’action ainsi que ses stratégies de communication sont le meilleur instrument pour identifier les défis géopolitiques qu’elle représente pour l’ensemble du monde musulman dont le Maroc. Nous avons terminé par l’étude des menaces que cette organisation constitue contre le Maroc avant de faire des propositions en termes de politique publique afin de la combattre. Nous avons par ailleurs accordé un intérêt particulier à l’analyse du socle doctrinal qui sert à définir l’identité politico-religieuse de cette organisation dont la puissance assimilationniste est surprenante.

Cependant, notre analyse insiste fondamentalement sur la question de la résilience jihadiste. L’organisation EI peut céder le territoire qu’elle contrôle depuis deux années, voire disparaître mais tant que l’idée jihadiste demeure inattaquable et largement transmise et diffusée, la reconstitution de groupement jihadiste est un fait avéré. Il est vrai que nous avons essayé d’expliquer le projet politico-religieux de l’organisation EI, en l’inscrivant dans la théorie des trois phases de la jurisprudence politique islamique dite aussi siyassashariyya (la phase de la fragilité, istidcâf, celle de la vigueur et de la possession –tamkine/istikhlaf, Etat, territoire, maître de son destin, reconstruction de la communauté de destin et la phase de l’universalité, celle de la religion-monde, kaouniya). La méthodologie politique des trois phases est une règle légale. Or l’organisation EI l’applique de manière littérale. Ce qui nous pousse à considérer l’idée que l’érection du califat par cette organisation est un acte qui prétend installer ce dernier dans la durée (baqiya), autrement elle peut recourir à la taqiya et donc dissimuler le calife en cas de perte. Par ailleurs, si ce «califat » est utilisé comme un facteur unificateur contre l’ennemi mondial global, il masque des différences non réconciables dont il faudra étudier et analyser tous les aspects.

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————– « Fa qtuluhoum innahoum mouchrikoun », document écrit, 6 chaâban 1434 H/15 juin 2013, juspaste.it

AL-AZDI abou Al-Bara’, Tawciyatou al-raciyati bi al-syassati al-charciyati, Maktab al-bouhout wa al-dirassat, Maktabat al-himma, al-dawla al-islamiya, 1337h/2015.
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NAJDI Abou Malik Al-Tamimi, Dalil al-Moujahidine ila aham ahkam al-mourtad ani al-din, par Mouassassat al-Fourqan li al-intaj al-ilami.
ZAWAHIRI Ayman, Al-Wala’ wa al-bara’, caqida manqoula wa waqicoun mafqoud,
muwahhidmedia.wordpress.com et www.tawhed.ws.
2. Documents audiovisuels généraux
«Kasr al-houdoud»,
«Salil al-sawarim»,
«Mada tantadhiroun»,
«Chifa’ou al-soudour»
3. périodiques
Adan, no 5 mai 2013.
al-Nabaa, no de 1 à 25, décembre 2015-avril 2016.
Dar al-islam, no 6, novembre 2015.
Dabiq, issue 1, 2014; issue 4, 2014; issue 6, 2014; issue 12, 2015.
Résurgence, 2014.

1. Ce papier est une version racourcie et allégée d’une note stratégique accomplie par les auteurs au profit d’un acteur institutionnel marocain. Elle a été effectuée en 2015. Nous la publions sans y apporter aucune modification notable. Le lecteur est prié de prendre
en considération l’écart de temps entre son élaboration et sa première publication dans une revue académique. L’accélération des événements après 2017 a apporté de nouveaux éclairages et une nouvelle situation et reconfiguration du jihadisme mais les fondements
sur lesquels repose notre approche et notre analyse n’ont pas perdu leur pertinence. Nous avons retiré la partie se rapportant aux indications méthodologiques ainsi que les annexes pour ne pas exécéder le nombre de pages qui nous a été imparti par la revue.
2. Nous indiquons que l’OECI prend dans notre note stratégique l’appellation « organisation EI ». Nous avons proposé celle-ci lors du séminaire sur le sujet, tenu à l’Institut Royal des Etudes Stratégiques, le 1 octobre 2015.

3. Rafidha/milices irakiennes ; al-jaych al-safaoui/Iran ; al-jaych al-nussayri/ gouvernement syrien de Bachar Al-Assad.
4. Dabiq, nº 12, novembre 2015. Ce magazine est édité en anglais par Al-Hayat Media Center.

5. Sourate al-Nour: 55 ; Sourate al-An’am : 133.
6. « al dawla al-islamiyya ‘ala minhaj al-nouboua », document audio, 2014.
7. Abu Muhammed al-Adnani, « Fa qtuluhoum innahoum mouchrikoun », document écrit, 6 chaâban 1434 H/15 juin 2013, juspaste.it.

8. Pour une analyse approfondie des notions d’al-wala’ wa al-bara’ et de l’apostasie, se reporter à l’étude élaborée ultérieurement par Rachid Benlabbah sous le titre Le jihdisme, éléments de compréhension, Rabat : Editions Bouregreg, 2018, p.55-72 et 94-101.
9. Notamment Ali ibn Khassir Al-Khadir, Nasser Al-Fahd, « Al-Tibyân fî kafr man a’âna al-amrikan » ; Hamad ibn Atîk, « Al-Najat wa al-fikak min mouâlat al-mourtaddîn wa ahl al-ishrâk » ; Abdllatif ibn Abd Abderrahman, « rissâlat al moualat ».
10. Abou Al-Bara’ Al-Azdî, Taw‛iyatou al-ra‘iyati bi al-syassati al-char‛iyati, Maktab al-bouhout wa al-dirasat, Maktabat al-himma, al-dawla al-islamiya, 1337h/2015, p. 27 11. Idem

12. Cf. le chapitre général du fiqh islamique relatif à « Ahkam al-diya ». Nous référons également à une source contemporaine : Ibn Outhaïmin, Sharh kitab al-tawhid min sahih al-boukhari ) .)شرح كتاب التوحيد من صحيح البخاري
13. Les ennemis naturels qui l’ont empêché et l’empêchent encore sont la démocratie, la laïcité, le régime parlementaire, le communisme, le capitalisme, le nationalisme, les Nations-Unies, la Ligue arabe, etc. La cause légale de cette inimitié est de nature législative car ces systèmes et ces organisations défendent la compétence humaine et non divine. Al-Azdi, op.cit. p.17.
14. Dans un document audiovisuel, long de plusieurs dizaines de minutes, intitulé « Brisure des frontières (kasr al-houdoud) », produit par la fondation al-Ictissam et accompagné de chants, de prières, de témoignages des gens, l’organisation EI marque la naissance du califat. Ce document met en scène, de manière spectaculaire, l’élimination de la frontière syro-irakienne le 10 juin 2014. Par cet acte, Abou Mohamed Al-Adnani annonçait la mise en place du « califat suivant la méthode prophétique ».
15. Dabiq, no12, novembre 2015/safar 1437, « Just Terror », p.2.
16. Les attentats contre la Russie et Paris ont eu un traitement spécial de la part de l’organisation EI, contrairement à celui commis au Liban qui fait partie de la guerre interne à l’enceinte musulmane. Les Russes et les Français sont dans le cas actuel jugés comme des agresseurs, bien qu’ils soient classiquement catégorisés comme des croisés. Par des représailles, l’organisation EI dit répondre à l’engagement direct de la Russie à partir du « 30 septembre », au lieu de s’être juste contenté, comme ce fut le cas auparavant, de «supporter pendant plusieurs années le taghût nusayrî (le pouvoir illégitime des chiites syriens) dans la guerre contre les musulmans du Shâm (croissant fertile) » (Dabiq, op.cit. « Just Terror », p.2). Le même raisonnement est appliqué à la France qui a, « à partir du 19 septembre 2014, commencé à mener des raids aériens contre le califat » (idem).

17. Voir le documentaire audiovisuel intitulé “Kasr houdoud Sykes wa Picot” (Élimination des frontières de Sykes-Picot), publié sur https://archive.org/details/aboasd30_hotmail_201407.
18. « Ô notre nation, répondez à celui qui vous exhorte! », publié sur www.isdarat.tv le 23 juin 2015.
19. Avant sa mort en janvier 2015, Harith Nadhari, connu sous le nom de Mohamed al-Mourshidi et un des leaders et théoriciens d’Aqpa et membre du comité légal (al-lajna sharia) d’Al-Qaïda, avait dénoncé l’annonce du califat par l’organisation EI, sous prétexte que ses promoteurs n’avaient consulté aucune autorité religieuse reconnue par les groupes jihadistes. Il a jugé illégale la bayaa d’al- Baghdadi, en s’appuyant sur les obligations de la sunna. Il avait également mis en garde les groupes et factions jihadistes du danger de transiter d’une bayaa à une autre sans impératif légal (moujib chari’i), craignant qu’elle ne se banalise. Cette mise en garde contre la banalisation a parfois eu un effet contraire, parce qu’elle a convaincu certaines formations jihadistes d’opter pour le projet de l’organisation EI, afin de protéger la sacralité de la bayaa.

20. Respectivement Majliss Shourâ al-Shabâb et les factions affiliées contre Ansar al-Sharia et les groupes affiliés.

21. Les statistiques présentées et analysées ont été communiquées publiquement par les différents services de sécurités marocains en 2015.
22. El Mostafa Rezrazi, Briefing on Moroccan-European Counterterrorism Cooperation. Intervention faite dans le cadre de la Cooperation Marocco-Européenne contre le terrorisme, Africa Center – Atlantic Council, 7 décembre 2015.
23. Emission 60 mn pour comprendre, MEDI1 TV, 25 novembre 2015.
24. El Mostafa Rezrazi, Briefing on Moroccan-European…
25. Idem
26. Idem

27. idem

28. https://www.diplomatie.ma
29. Le tableau est reproduit du: Kei Nakagawa, « The Mixed best strategy in fighting extremism: the case of Morocco », White papers No 38. ITEAS. Tokyo. Mars, 2015

30. «Á Dabiq viendront les armées des romains/occidentaux qui seront repoussées par les musulmans avant de conquérir Constantinople. Ce jour se produira le jugement dernier » (Hadith. Traduction libre).

31. Rapports août 2014, octobre 2015.
32. Une communauté de 8000 individus, selon le rapport, composée de Syriens, Irakiens et Libanais, en plus des Marocains.
33. Ce rapport de 2015 a critiqué l’inexistence de mosquée et de hassiniyyat pour la célébration du culte chiite. Par ailleurs, l’institution religieuse marocaine (imaratal-mouminin, Conseil des Oulémas et ses différentes affiliations, ministère des Habous et des Affaires islamiques) n’ont encore développé aucune approche cohérente envers cet état de chose et montrent plus le souci de ne pas froisser la majorité sunnite, voire indirectement les alliés stratégiques du pays. De plus, l’expérience du Parti du Mouvement Démocratique et Social, dirigée par Mahmoud Archane, n’est pas parvenue à fédérer une frange salafiste, regroupée autour de la Coordination de Défense des Détenus Islamistes dont Abdelkrim Chadli gracié le 14 avril 2014, et le courant chiite al-Khat al-Rissalî.

34. Ces difficultés ont été récemment confirmées par Jonathan Campbell, coordinateur des urgences au Programme Alimentaire Mondial (voir Sophie Claudet, « Réfugiés syriens en Jordanie : une solidarité coûteuse », Euronews, 11/11/2015, accessible à l’adresse https://fr.euronews.com/2015/11/11/refugies-syriens-en-jordanie-une-solidarite-couteuse).

35. Ali Fisher, “Swarmcast: How Jihadist Networks Maintain a Persistent Online Presence”, Perspectives on Terrorism, vol 9, no 3, 2015; Gabriel Weimann, Terrorism in cyberspace. The next generation, Woodrow Wilson Center Press, 2015. Les utilisateurs ne se doutent pas qu’ils sont des porteurs passifs non forcément concernés, un peu comme les abeilles qui transportent le pollen d’un endroit à l’autre et fécondent. Cette transmission ressemble un peu à l’idée d’essaimage dont parlent Ali Fisher et Ronfeld. On peut même parler d’une ubiquité des documents, vu la vitesse de leur passage d’un site ou d’une plateforme vers l’autre.

 

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