Revue des Sciences Humaines et Sociales

Al Irfan est une Revue scientifique annuelle fondée en 2014 à l’IEHL. Elle publie des travaux à caractère disciplinaire, pluridisciplinaire et interdisciplinaire, en mettant en exergue l’exploration des mondes hispanique et lusophone et leurs intersections, dans leurs dimensions historiques, culturelles, sociologiques, politiques et économiques.

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Lorenzo Macagno, O Dilema Multicultural, Curitiba 

Editora UFPR/Rio de Janeiro: GRAPHIA, 2014, p.303.

Jean-Philippe Belleau
Département d’anthropologie, Université du Massachusetts à Boston

La question du multiculturalisme est aujourd’hui une véritable industrie académique. Ouvrages et articles sortent à une fréquence et dans des quantités telles que le chercheur peine à rester à jour. En quoi alors l’ouvrage de Lorenzo Macagno se singularise-t-il de cette vague ? Pourquoi faut-il le lire? Pour quatre raisons.

La première est que l’auteur ne se focalise pas sur une seule société mais, au travers du désormais fameux transnationalisme méthodologique, ce qui est la moindre des choses quand il s’agit de culture(s) et de multiple(s), compare, avec la facilité que confère à l’auteur la maîtrise parfaite de quatre langues, des pays aux expériences aussi diverses que le Brésil, les Etats-Unis, la France, l’Inde, le Mexique, la Grande-Bretagne, l’Amérique Latine en général, et l’Afrique, lusophone notamment. Cet ouvrage est sans doute la première anthropologie globale de la pensée et des politiques multiculturalistes. Ces plongées érudites dans chacune des sphères civilisationnelles étudiées amoindrissent l’intérêt des études qui se focalisent, elles, sur le monde de l’ethnicité aux seuls Etats-Unis ou à la seule Europe; l’auteur apporte ainsi au multiculturalisme sa relativité culturelle. Cela paraît évident mais n’avait jamais été fait.

L’ouvrage se singularise de surcroit par sa générosité envers les auteurs étudiés même si ceux-ci se placent sur des pôles idéologiques opposés. Dans un domaine volontiers dominé par le moralisme, les peurs, les injonctions et le hectoring, Macagno aborde et évoque textes et auteurs sans inférioriser ou valoriser. Ainsi les essais des « bêtes noires » des campus nord-américains, tel Daniel Bell, sont analysés sans biais préalable. De même avec les cultural ou les post-colonial studies ou encore le postmodernisme, qui peuvent aujourd’hui encore faire grimacer des universitaires plustraditionnels, et dont l’auteur retrace les contributions à la généalogie du multiculturalisme sans jamais émettre de jugement de valeur. La vérité (la vérité épistémologique), comme le rappelait Ernst Gellner dans une critique du moralisme d’Edward Said, est comme la pluie : elle ne choisit pas où elle tombe et mouille aussi bien les bons que les méchants. Ce qui est controversé ailleurs est ici « refroidi » par un chercheur serein. On peut regretter ici que l’auteur, comme le rappelle Michel Cahen dans la préface, ne se défait jamais de cette neutralité, qu’il semble concevoir, peut-être à tord, comme la garantie de sa probité de chercheur. Macagno ne dit ou ne sous-entend jamais, « voilà ce que je pense ». On aimerait parfois, qu’après tant d’ érudition et de synthèses délivrés avec maestria, l’auteur ose enfin se lancer dans des conclusions plus risquées (à l’exception sans doute du quatrième chapitre, « Les péripéties du multiculturalisme » où l’auteur se livre à une critique dévastatrice de la philosophie de la reconnaissance).

Troisième atout de cet ouvrage, et toujours en comparaison avec la « masse » des autres ouvrages sur la question, Macagno intègre approches théoriques et plongées ethnographiques, là où d’autres font souvent soit l’un soit l’autre, notamment les essayistes qui abordent le multiculturalisme de manière philosophique et se contentent d’anecdotes locales pour étayer leurs propos, un saupoudrage superficiel qui contraste ici avec les généalogies précises des pensées multiculturelles présentées par l’auteur. La très riche histoire intellectuelle du Brésil en la matière, celle de l’Afrique du Sud, de l’Afrique Lusophone, de la France et des Etats-Unis

C’est ici le quatrième intérêt de l’ouvrage : ces histoires intellectuelles sont aussi l’occasion de montrer que la compréhension du multiculturalisme et l’adaptation contemporaine de politiques multiculturelles, phénomène international, plonge à chaque fois dans des traditions très localisées où l’anthropologie a joué un rôle majeure. Le premier chapitre est ainsi l’occasion de retracer la généalogie des représentations raciales et du racisme scientifique. La connaissance approfondie des anthropologies américaine, britannique, brésilienne, française et sud-africaine fait de cet ouvrage également une histoire de l’anthropologie. L’histoire intellectuelle que livre l’auteur est donc mixte : histoire des idées, histoire de l’anthropologie, histoire de la pensée de la différence (« nous et les autres »). L’ouvrage traite aussi bien des travaux pionniers de Philippe Descola, Eduardo Viveiros de Castro et Marshall Sahlins, que d’ essayistes un temps influents sur l’histoire intellectuelle de leurs pays, tels Daniel Bell, Camille Paglia, ou Zizek, en passant par des philosophes, tels Habermas et Foucault. Et à chaque fois, comme nous le disions plus haut, l’auteur passe de l’histoire des idées aux Etats-Unis à celle du Brésil, de la France à celle du Canada ou de l’Afrique du Sud, cette dernière étant aussi riche que peu connue du public francophone. On peut également ici rendre hommage aux écoles doctorales brésiliennes pour former des chercheurs à ce point à l’aise, et de manière égale, avec des œuvres écrites en quatre langues. Macagno s’appuie sur ces trois ou quatre ensembles d’auteurs (anthropologues, intellectuels engagés, philosophes, essayistes) parce que le multiculturalisme n’est pas seulement une notion académique mais également, comme on sait, un débat publique en relation avec des politiques publiques. Mais, quel que soit le domaine « producteur », l’analyse est toujours menée au prisme de l’anthropologue.

L’ ouvrage est divisé en six chapitres. Les deux premiers reviennent sur les étapes historiques qui, selon l’auteur, sédimentent les rapports aux questions raciales et culturelles contemporaines, notamment le racisme scientifique, dès le 18ème siècle et les définitions de la Nation au 19ème siècle entres autres. A ce propos, le tout dernier ouvrage de Gil Harris, The First Firangis (New Delhi : Aleph, 2015) apporte un éclairage inédit et ambitieux sur la généalogie de cette forme de racisme, avec l’émigration européenne en Inde au 16ème siècle (l’Europe envoie ses miséreux vers l’Inde moghole et prospère) : ceux-ci découvrent que les maladies de toute sorte qui les affectent épargnent les locaux: serait-ce donc que les corps soient différents ? Le second chapitre est aussi court que mené tambour-battant, l’auteur maîtrisant de longue date les approches anthropologiques sur les auteurs traitant de la nation. La section sur les rapports entre l’anthropologie et le problème du patriotisme est notamment l’occasion de soulever les contradictions entre une approche scientifique qui ne saurait –n’aurait su- cohabiter et encore moins promouvoir une communauté imaginée aussi entrelacée d’émotivité. L’ éclairage de Pierre Birnbaumdans Géographie de l’espoir a permis, dans le cas français, de situer la particularité d’une école française fondée, contrairement à l’anthropologie américaine, par des scientifiques de confession juive qui ont nourrit un rapport particulier à la nation.

Le troisième chapitre retrace les étapes intellectuelles les plus récentes, notamment celles des années 70. L’auteur, ici comme dans le reste de l’ouvrage, n’ entend pas citer tous les textes marquants en la matière (tâche impossible) mais choisit ceux qui exemplifient ses arguments. C’est notamment le cas ici avec le postmodernisme comme strate possible, argument ambitieux mais convaincant, à la pensée multiculturaliste.

Les trois derniers chapitres se complètent. Le quatrième est un tour d’horizon des péripéties du multiculturalisme, celui-ci, comme le dit l’auteur, assumant des formes particulières avec son adaptation à chaque fois à un contexte bien particulier (on peut donc parler du multiculturalisme comme d’un mode –intellectuel, politique, d’action): le Québec et son bilinguisme-bimulticulturalisme, la Suède et sa législation multiculturelle dès 1975, mais aussi le Mexique, les Etats-Unis, l’Australie, l’Inde et l’Amérique Latine en général où le terme multiculturalisme n’apparaît, dans la production académique, pas avant les années 2000 malgré l’omniprésence historique de la question indigène. C’est ici que Macagno évoque l’exceptionnalité portugaise, pays d’émigration et immigration, et imprégné historiquement par une idéologie d’importation et d’exportation, le luso-tropicalisme. C’est aussi dans ce chapitre que l’auteur « dégaine » enfin et se livre à une critique implacable, sur la philosophie de la reconnaissance et son application aux sciences sociales.

Le cinquième chapitre poursuit ce tour d’horizon pour se focaliser sur le Brésil, société non seulement diverse productrice de connaissances et d’idéologies influentes plus tard sur « le multiculturalisme des autres ». Des penseurs de cette diversité comme Nina Rodrigues au 19ème siècle et Gilberto Freyre ou Sergio Buarque au 20ème (et leurs critiques, notamment Florestan Fernandes) ont eu une influence considérable sur les politiques et idéologies d’Etat dans un Brésil qui instaure des quotas raciaux (pour les afro-descendants et les indigènes) dès le mandat du Président F.H. Cardoso, mais également en Afrique coloniale et tout autant postcoloniale, et ce au-delà de la seule Afrique lusophone. Les débats sur les quotas raciaux dans un pays qui s’est longtemps dit et cru intégrationniste ne sont d’ailleurs pas éteints et continuent à ce jour. Cette Afrique, ou plus exactement le Mozambique est l’objet du dernier chapitre, sorte de cas d’étude des péripéties du « multiculturalisme » entre « fantasme du tribalisme » et une pensée socialiste qui, un temps, nie la diversité comme aliénation. Là encore, comme dans le reste de l’ouvrage, Macagno intègre la pensée d’administrateurs coloniaux (le chapitre commence ainsi sur une anecdote fascinante, un ouvrage publié en 1966, Fondements pour une politique multiculturelle en Afrique, bien avant que le terme ne soit à la mode), d’essayistes, d’universitaires et d’hommes politiques, le tout agrémenté de citations d’écrivains et de romanciers –tel Mia Couto dans ce chapitre comme Juan José Saer l’avait été aux 2ème et 3ème. De ce fait, cet ouvrage n’est pas seulement érudit et savant, mais également cultivé ; il tranche en cela avec la plupart des autres études sur le multiculturalisme, comme nous le disions plus haut.

Qui est Lorenzo Macagno ? Chercheur argentin formé dans une école doctorale brésilienne, notamment par un grand africaniste britannique, Peter Fry (qui signe l’avant-propos de l’ouvrage et l’adoube comme son héritier), Macagno a mené des recherches ethnographiques sur deux continents et publié notamment une ethnographie sur les minorités musulmanes et chinoises de l’Afrique lusophone et d’Amérique du Sud. Ces expériences lui permettent de livrer ici, « cinquième atout » de ce livre, une perspective que l’on pourrait appeler « du sud » sur le multiculturalisme, mais sans pour autant que cela soit restrictif. C’est ici son troisième ouvrage. Il y crée un concept aussi caustique qu’opératoire : homo etnicus, l’envers de l’homo sapiens de la pensée universaliste, qui anime, comme le montre l’auteur dans la conclusion, aussi bien, même si évidemment de manière opposée, les politiques ségrégationnistes ou ethnocidaires que les mouvements nativistes eux-mêmes.

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