Revue des Sciences Humaines et Sociales

Al Irfan est une Revue scientifique annuelle fondée en 2014 à l’IEHL. Elle publie des travaux à caractère disciplinaire, pluridisciplinaire et interdisciplinaire, en mettant en exergue l’exploration des mondes hispanique et lusophone et leurs intersections, dans leurs dimensions historiques, culturelles, sociologiques, politiques et économiques.

Image non disponible

Slider

L’Orient multiplié. Les Amériques, entre Orient et Occident

Perspectives trans-aréales

Ottmar Ette
Universidad de Potsdam, Alemania

Resumen

Cet article a pour objet les relations littéraires et culturelles entre les Amériques et le monde arabe dans le cadre des études ‘trans-aréales’. Au-delà du concept de ‘littérature mondiale’, les littératures du monde ouvrent sur un large horizon qui nous permet de réinscrire les relations arabaméricaines dans une double tradition : celle de l’écriture continentale et celle de l’écriture trans-archipélique. Le fait que la Description de l’Afrique de Léon l’Africain ait été partie intégrante de l’important recueil des Navigazioni e Viaggi  compilé par Gian Battista Ramusio manifeste la présence, dès cette première période de mondialisation accélérée, d’une dimension transatlantique qui s’ajoute à la relation entre l’Amérique et les différents pays européens. C’est pourquoi les littératures du monde racontent, à partir de perspectives multiples, une histoire différente (et des histoires différentes) de la mondialisation. A la fin du XIXe siècle, la multiplication de l’Orient (et des Orients) que nous offre l’oeuvre de Lafcadio Hearn nous présente une vision des Caraïbes dans laquelle on découvre la co-présence de multiples nappes de dimension orientale – du monde arabe au Japon et aux Philippines. Cette vision nous transmet une conscience du monde à partir de laquelle il deviant possible de repenser la planète à partir d’un point de vue transarchipélique. Au XXe sicèle et au début du XXIe des écrivains tels qu’Amin Maalouf ( avec Origines) ou Rodrigo Rey Rosa (avec La orilla africana) déploient toute la multiplicité de cette relation entre Orient et Occident, sans pour autant négliger les  aspects transhistoriques de la globalisation accélérée. Dans ces littératures sans  domicile fixe, les aires de transit se transmuent en compréhension transaréale des lignes de vie de notre monde.

Palabras clave

Orients multiples, paysages transculturels, pensée archipelique, études transareales, Lafcadio Hearn.

Abstract

This article focusses on literary and cultural relations between the Americas and the Arab World in the context of Trans Area Studies. Beyond the concept of world literature, the literatures of the world open up a wider horizon allowing the inscription of Arab American relationships in a double tradition of continental and transarchipelagic writing. The integration of Leo Africanus’ Description of Africa in Giovanni Battista Ramusio’s influential collection of texts (“Navigazioni e Viaggi”) demonstrates, as early as in the first period of accelerated globalization, the presence of transatlantic dimensions beyond the relationship between the Americas and the different European countries. Thus, the literatures of the world tell us a different, multiperspective history (and histories) of globalization. Lafcadio Hearne’s multiplication of the Orient (and the Orients), at the end of he nineteenth century, presents a vision of the Caribbean in which different layers of oriental dimensions – from the Arab world to Japan and the Philippines – are co-present providing us with a world consciousness rethinking the planet from a transarchipelagic point of view. In the twentieth and beginning twenty-first century, writers like Amin Maalouf (“Origines”) or Rodrigo Rey Rosa (in “La orilla africana”) develop this multiperspective relationality between “Occident” and “Orient” even further without leaving behind the transhistoric aspects of accelerated globalization. In these literatures with no fixed abode, the transit areas are transformed into a transareal understanding of the life-lines of our world.

Keywords

Multiple orients, transcultural landscapes, archipelagic studies, transaera studies, Lafcadio Hearn.

Comment représenter le monde?

Les littératures du monde ne connaissent aucun commencement. Elles ne connaissent que des commencements qui renvoient de nouveau dans certaines aires de notre planète à de nouveaux commencements. Cet enchevêtrement des débuts doit nous rappeler que le début d’une écriture est toujours précédé par une autre écriture, le début d’une création par d’autres créations, qui sont de nature intertextuelle et bien souvent de nature transculturelle et transaréale. C’est pourquoi l’origine comme le futur doivent toujours être pensés au pluriel, comme ne cessent de nous le rappeller depuis leur début les littératures du monde.

Et pourtant nous sommes aujourd’hui invités à discerner dans cette pluralisation des origines deux traditions qui parcourent jusqu’à maintenant les littératures du monde. D’une part l’Epopée de Gilgamesh, qui provient des trois derniers siècles du deuxième millénaire avant l’ère chrétienne et renvoie à des versions encore plus antérieures, offre à nos yeux un monde que ses héros, ses protagonistes, embrassent dans toutes ses dimensions. Dès les premiers vers gravés sur ces tablettes d’argile un mouvement d’exploration du monde se met en place qui, dans la cohérence de la forme épique, met en rapport les espaces qu’il parcourt au profit de son propre savoir, de sa propre conscience du monde par un mouvement d’appropriation continu et continental. C’est ainsi que dès ces premiers vers une voix s’élève du tréfonds du pays et de la terre:

Celui qui a tout vu

Celui qui a vu les confins du pays

Le sage, l’omniscient

Qui a connu toutes choses

Celui qui a connu les secrets

Et dévoilé ce qui était caché

Nous a transmis un savoir

D’avant le déluge.[1]

Tout dans cette épopée vise à embrasser une totalité, à atteindre un savoir englobant l’ensemble du monde, dans le but de transmettre la connaissance de ce qui assure la cohérence secrète des choses et permet de comprendre le monde comme un continuum dans lequel Gilgamesch peut, grâce à ses voyages et à ses déplacements, arriver à acquérir un savoir de plus en plus complet, quasiment total, et avec lui la sagesse que ces vers suggèrent. La conception continentale d’un monde apparaissant comme continu dans le temps et l’espace est en rapport d’homologie avec l’achèvement de la forme épique, même si le grand déluge partage son histoire entre un avant et un après. En même temps, l’épopée de Gilgamesh nous transmet un savoir lié à un vivre-ensemble au coeur duquel se situe la recherche de l’amour comme impulsion et émotion – l’amour entre l’homme et l’animal, l’amour hétéro- et homosexuel entre humains, mais aussi l’amour entre les hommes, les dieux et les déesses.

Le langage formalisé de l’épopée nous présente un savoir en rapport avec des formes et normes de vie et expose en même temps les limites de ce savoir et de ses conditions. [2]

On peut observer une tout autre tradition dans les littératures du monde – que l’on ne peut bien sûr pas réduire à ces deux seules traditions – dans les créations rassemblées dans le Shi Jing chinois (Le «Canon des poèmes» ou «Livre des odes»).

Ici encore l’amour est un élément essentiel de motivation. Dans ces chants et poèmes qui proviennent de différentes villes et régions, c’est par le recours à des formes brèves, particulièrement énigmatiques, que s’ébauche un monde qui ne peut pas être perçu à partir de la perspective d’un seul personnage ou d’un seul héros. Mais tout comme dans l’Epopée de Gilgamesh le vivre-ensemble, la relation entre les hommes et les dieux, la relation interhumaine, la relation entre les hommes, les animaux, les plantes et les choses est au coeur de cette conception du monde. On retrouve donc ici la même question d’une vie en partage et sous toutes ses formes, mais aussi selon les normes humaines et divines. Prenons un exemple du dixième livre du recueil, celui du «Tangfoung» (les Chants de Tang) :

Le doliccouvre les arbustes épineux; le liseron se répand dans la plaine. Celui qui est l’objet de mon estime, est allé loin d’ici; laissée seule, avec quel autre pourrais je demeurer?

Le doliccouvre les jujubiers; le liseron se traîne sur les tombes. L’objet de mon estime est loin d’ici; laissée seule, avec quel autre goûterais je le repos?

Notre coussin nuptial garni d’ornements de corne est très beau et notre couverture de soie à fleurs est brillante. L’objet de mon estime est allé loin d’ici; laissée seule, avec quel autre attendrais je le matin?

Que les jours d’été et les nuits d’hiver (me paraissent de longue durée)! Cependant, dussé je vivre encore cent ans, je n’accepterais pas un second mariage). Même après cent ans, j’irais m’unir à mon époux dans sa dernière demeure.[3]

A la différence de la conception du monde continu, pour ainsi dire continental, qui caractérise l’Epopée de Gilgamesch, les formes brèves du Shi Jing déploient un monde de la discontinuité, où les choses sont séparées les unes des autres et la plupart du temps ne sont immédiatement reliées entre elles que par le biais d’une relation prospective ou rétrospective. Dans ce monde tout est en mouvement, tout franchit les frontières existantes, tout pousse et s’étend sur tout, tout apparaît et disparaît à la fois. Dans ce monde de mouvements discontinus les hommes comme les plantes ou les choses apparaissent avec une grande densité sémantique, elles renvoient sans cesse l’une à l’autre, tout en maintenant leur logique propre, qui est la raison non seulement de leur isolement et de leur insularité mais aussi de leur relation, de leur apartenance multiple, commune à tout ce qui existe entre ciel et terre. Car rien ne les relie entre eux durablement, rien ne génère une continuité qui serait en mesure de transposer cette relation dont nous venons de parler en un monde de nature continentale. Tout est en relation avec tout, sans pourtant venir se fondre en une unité, et aucun de ces éléments n’abandonne donc sa propre insularité. Le sentiment de sa propre discontinuité suffit à rendre possible la conscience de son appartenance à un ensemble supérieur. La vie commune de l’être-ensemble présuppose ici de manière fondamentale une co-incidence mutuelle, la communauté une contiguïté.

C’est ainsi que dans le cycle de poèmes intitulé «Beifeng» (chansons de Bei), où l’on perçoit clairement la voix de l’épouse séparée de son mari envoyé à la guerre à la fin d‘un poème qui commence par les mots «Le tambour bat» et qui se rapporte à des événements guerriers historiques qui se situent entre les années 720 et 719 avant J.C. [4]:

Nous avons promis fidélité à nos épouses pour la vie, pour la mort, pour le temps d’une grande et longue séparation. Nous leur avons pris la main, et juré de vieillir avec elles.

Hélas! pour le temps d’une longue séparation! La vie nous est enlevée. Hélas! nos engagements! Il nous est impossible de les remplir.[5]

La continuité et l’unité espérées et désirées apparaissent sans cesse comme un leurre, autant dans le temps que dans l’espace. La vie est marquée du sceau d‘une solitude et d’une insularité que même la mort ne pourra effacer. Sans cesse de nouvelles forces font leur apparition, qui viennent miner de l’extérieur la vie commune et oeuvrent à sa dispersion.

Ce que les poèmes du Shi Jing transmettent de savoir quant à la vie montre que cette poésie en sait long sur l’incertitude et l’instalibilité dans laquelle la vie évolue. C’est ainsi que dans le recueil Tsa’o Fung (Chants de Tsa‘o) le poème intitulé «Feouiou» ce vivre ensemble dans la co-incidence s’exprime par la danse de l’insecte, aussi limitée soit-elle dans le temps :

Les ailes du feouious ont comme un vêtement aux couleurs variées. Mon cœur est triste. Que cet homme frivole vienne demeurer chez moi.[6]

La densité formelle des poésies du Shi Jing nous offrent tout autrement que le fait la longue Epopée de Gilgamesch un monde marqué par d’abruptes discontinuités. C’est un mode de l’insularité, et même un monde archipélagique, qui résulte des rapports réciproques qu’entretiennent les divers chants et poèmes et qui repose sur les figures, figurations et configurations que la brieveté des poèmes maintient en un état d’incessante instabilité.

On pourrait donc opposer au projet continental dominateur de l’épopée de Gilgamesh une conscience archipélagique du monde qui s’est développée pendant des siècles et des millénaires dans les contextes culturels les plus divers, traversant les aires culturelles des littératures du monde reliées entre elles en immenses réseaux. On retrouve ces trajets et ces traversées nomades autant dans l’Epopée de Gilgamesh que dans le Shi Jing: des hommes explorent le monde, le traversent avec leurs troupeaux, la guerre les sépare. Ils ne cessent de se déplacer dans le temps et l’espace et ne peuvent pas rester en place.

Dès les premiers chapitres de son oeuvre majeure écrite en exil à Istanbul – Mimesis. La représentation de la réalité dans la littérature occidentale– Erich Auerbach a identifié deux traditions différentes dans la manière de laisser apparaître un monde dans sa totalité. Comme il le fait remarquer de manière subtile (mais on a prêté trop peu d’attention à cette remarque), le récit biblique, qui est le premier modèle fondamental que le livre aborde, vise à une représentation englobante «de l’histoire d’un monde; il commence par le commencement du temps, la création du monde, et finira par les derniers temps, l’accomplissement de la promesse par laquelle le monde doit finir.»[7] Rien n’est concevable en dehors de ce modèle du monde. Tout doit se référer à lui, et à lui seul.

Le second modèle fondateur d’une appréhension complète du monde nous est offert selon Auerbach par les «poèmes homériques», qui nous présentent « une configuration d’événements limités dans l’espace et le temps».[8] On peut concevoir à côté d’eux d’autres configurations d’événements qui peuvent faire l’objet d’une théorie ou d’une représentatioin artistique sans devoir pour autant entrer en conflit avec le modèle homérique du monde. Ce n’est pas le cas pour l‘Ancien Testament, pour le récit biblique, qui en tant qu’histoire totale du monde vise à s’emparer de tous ces lecteurs grâce au pouvoir qui lui est propre. La prétention à offrir dans sa totalité une réalité représentée est indissociable de l’ambition de dominer la vie de l’ensemble de ses lecteurs.

Certes, le modèle du monde biblique propre à l’Ancien Testament est «de toute évidence bien plus composite», mais les «différents morceaux», tout autrement que dans les poèmes homériques, «appartiennent tous à un ensemble par lequel l’histoire du monde et son interprétation ne font qu‘un tout».[9] C’est ainsi que s’oppose au caractère fragmentaire de l’Illiade et de l’Odyssée et à leurs limitations spatio-temporelles la clôture d’un Grand Récit, tandis que l’unité de la «perspective religieuse et historique universelle» de l’Ancien Testament se concrétise au niveau du texte par un processus de fragmentarité composite. On pourrait donc dire que de façon très paradoxale c’est une dynamique bipolaire qui anime la littérature occidentale. Il est difficile de nier l’importance de cette double nature inhérente à la représentation littéraire de la réalité propre à la tradition occidentale, qu’Erich Auerbach a mise en évidence, difficile aussi de nier les conséquences qu’elle entraîne dans le processus de longue durée de l’histoire de la globalisation, et ce bien au-delà du domaine occidental.

En effet cette double tradition n’a pas seulement ‘représenté’ jusqu’à aujourd‘hui la ‘réalité’ dans toute sa profondeur historique, elle ne livre pas seulement de façon subtile une théorie implicite, pour ainsi dire une proposition de lecture de notre monde, mais plus encore elle a sans doute été à l’origine du monde occidental. En d’autres termes elle lui a donné forme et l’a rendu réel, quelque réduit que soit la dimension du modèle par rapport à la réalité. La force génératrice de mondes de ce double modèle de narration et d’interprétation du monde, où l’histoire mondiale et les histoires du monde ne font qu’un, façonne notre manière d’appréhender le monde et elle détermine celle dont nous pouvons – pour reprendre une idée exprimée par Roberto Esposito – comprendre «la vie du monde», et ce jusqu’à maintenant.[10] Il y a des indices qui montrent que l’on retrouve ailleurs et sous d’autres formes d’expression cette double veine mise en évidence par Auerbach dans l’invention occidentale du monde, commepeuvent le mettre en évidence l’histoire et la théorie culturelles.

Si l’on tente d’aborder cette question dans le domaine de la cartographie occidentale en se demandant si ces deux variantes se retrouvent dans la projection cartographiquee du monde, on peut de fait constater qu’il est possible de faire une distinction entre un mode de représentation en continu, même si ce continuum est de nature composite, et une résolution proprement fractale.[11] Car il devrait être évident qu’en fin de compte le modèle insulaire et archipélagique relève de structures fractales.

Les cartes du monde qui ont été conçues au début du XVIe siècle et qui reflètent l’évolution incroyablement rapide, ‘véluciférique’ (veloziferisch) des puissances ibériques se caractérisent d’un côté par une tradition privilégiant la représentation continentale de masses territoriales continues, au nombre desquelles on peut compter la carte datée de 1507 dans laquelle l’ancien étudiant de

l’université de Fribourg Martin Waldseemüller inscrit pour la première fois le nom d’America, en l’honneur de l’explorateur America Vespucci.

D’autre part on constate aussi, comme en filigrane de cette filiation dominante, une autre tradition que l’on peut exemplifier par une carte du monde publiée en 1528 à Venise, l’Isolario de Benedetto Bordone. Il s’agit là d’une projection du monde qui, comme son intitulé l’annonce, se propose de représenter «toutes les îles du monde» et qui se propose d’interpréter l’ensemble du monde comme un réseau de relations entre les îles les plus diverses, avec toutes leurs caractéristiques propres.[12]. Et ce n’est certainement pas un hasard si Benedetto Bordone s’est d’abord fait un nom comme miniaturiste avant d’entrer dans l’histoire de la cartographie avec son Isolario en se proposant d’embrasser la totalité du monde.

Cette carte s’inscrit dans la tradition essentiellement vénitienne du livre des îles dont le fameux Isolario de BartolomeadellaSonetti (lui aussi vénitien) publié en 1485 est l’expression la plus remarquable.[13] Cet Isolario se limitait encore – c’était avant la ‘découverte’ de l’Amérique – à l’archipel de la mer Egée, entre Europe et Asie. Chaque île était accompagnée d’un sonnet célébrant les particularités naturelles, politiques, militaires, ou mythologiques de chacune de ces îles. La relation icono-textuelle entre carte et poème n’est nullement fortuite ou dénuée de sens, dans la mesure où la logique relationnelle qui l’habite a été mise en avantrécemment par l’un des grands poètes de l’insularité, le prix nobel Derek Walcott qui dans son discoursde remerciement lu à Stockholm le 7 décembre 1992, mit en rapport la poésie et l’insularité en affirmant : « Poetryis an islandthat breaks awayfrom the main (La poésie est une île qui rompt avec les courants dominants) »[14]

Comment décrire le monde?

En 1550 parut précisément à Venise la collection DelleNavigationi et Viaggi de Giovanni Battista Ramusio dans laquelle, en même temps qu’avec les Navigazioni du «gentiluomoveneziano» Alvise da Cadamosto, le récit de la navigation autour du monde de Vasco de Gama ainsi que d’autres récits européens consacrés au Nouveau monde, parut pour la première fois l’oeuvre d’un auteur arabe consacrée à l’Afrique[15]. La collection de Ramusio, qui a été importante non seulement chez ses contemporains mais a aussi conservé cette importance pour la postérité et durant des siècles[16] ne séparait pas, contrairement à ce qui sembla plus tard être ‘naturel’, les voyages vers le Nouveau monde des autres voyages vers l’Asie ou l’Afrique, mais proposait un panorama véritablement transtropique qui était plus conforme à l’extension que connait la carte mondiale avec Juan de la Cosa ou à la conception du monde d’un Pietro Martire d’Anghiera , c’est-à-dire aux premiers cartographes et historiens du Nouveau monde.Au milieu du XVIe siècle, dans cette collection du

Vénitien forte de signifiance historique, les tropiques étaient clairement consignés comme repère planétaire de l’expansion européenne.

La Description de l’Afrique publiée et remaniée par Ramusio en 1550 donnait des informations précises sur l’intérieur du continent africain jusqu’alors largement inconnu. L’auteur de ce livre, qui devait rester jusqu’à l’époque de l’explorateur écossais Mungo Park un ouvrage de référence en Europe, n’était personne d’autre que Al-Hassan ibn Ahmad Al-Zayyātī Al-Fāsī AlWazzān, appelé aussi Yuannah Al Asad Al-Gharnati ou Al Hassan al Wazzan al Fassi ou al-Hasan ibn Muhammad al-Zayyātī al-Fāsī al-Wazzān, né entre 1494 et 1495, donc peu après la conquête du royaume nasride de Grenade, qui fit son entrée dans les livres d’histoire et les encyclopédies sous le nom de Leone Africano ou Leo Africanus.

Son nom arabe, qui ne contient pas seulement les indices de différents lieux où le Grenadin a vécu, est aussi complété par le nom de baptême que Léon X accorda le 6 janvier 1520, donc précisément le jour anniversaire de la prise de Grenade par les rois catholiques, au futur auteur de la Descrittione dell’Africa.

Il n’est donc pas étonnant que cet homme qui a eu tant de noms divers fut désigné très tôt comme un voyageur entre les mondes, ou un nomade entre les cultures,[17] et qu’il appartienne aux figures les plus fascinantes du début du XVIe siècle. C’est à juste titre que Ramusio intégra à sa collection le manuscrit de ce voyageur arabe baptisé par un pape amateur d’art de la maison des Médicis, manuscrit auquel il eut probablement accès à Venise.

La description que fait Al-Hassan Al-Wazzan de la ville du Caire, qui lui était connue suite à plusieurs séjours, d’adresse à un cercle de lecteurs à la fois orientaux et occidentaux. Elle commence, comme c’est souvent chez lui le cas, par des considérations sur l’origine de la ville et se poursuit par l’évocation, écrite en termes éloquents, de la splendeur de ses sites et de l’abondance de marchandises et de produits de luxe que recèlent ses murailles:

La renommée proclame que Le Caire est l’une des plus grandes et des plus admirables villes du monde. Je vous décrirai en détail son aspect et sa situation, en laissant de côté tous les mensonges que l’on débite à son sujet un peu partout […] Je mets en fait que la ville, j’entends la ville ceinte d’une muraille, renferme dans les 8.000 feux. C’est là qu’habitent les gensde la meilleure condition, qu’affluent les richesses qui viennent de partout […] La ville est bien pourvue d’artisans et de marchands. Ils sont surtout établis dans une rue qui va de Beb En Nasre à la porte de Zouaila. C’est là que se trouve la plus grande partie de la noblesse du Caire. Il y a dans cette rue plusieurs batiments remarquables par leur dimension, la beauté de leur construction et leur ornementation. On y voit aussi plusieurs temples spacieux et très beaux […] Plus loin est le collège bâti par le soudan Ghaouri […] Après ce collège se trouve le fondouk[18] des étoffes et chaque foundouk renferme une quantité de boutiques. Dans le premierfoundouk on vend des tissus étrangers de tout premier choix, tels que la toile de Baalbach, qui est un tissu de coton d’une extrême finesse, et les toiles de Mossal, c’est-à-dire de Ninoa, qui sont admirables de finesse et de solidité; tous les grands personnages et les gens distingués en font leurs chemises et le voile qu’ils portent sur le turban. Vient ensuite le foundouk où l’on vent les plus belles étoffes d’Italie, telles que les satins damassés, les velours, les taffetas et les brocarts […] Plus loin sont les foundouks des étoffes de laine, lesquelles proviennent aussi de tous les pays d’Europe : draps de Venise et de Majorque, draps des Marches […] On voit près de cette rue un quartier appelé Can el Halili, où logent les négociants persans. Ce foundouk ressemble au palais d’un grand seigneur: il est très élevé et très solide, avec trois étages. Au rez-de-chaussée sont les pièces où les commerçants reçoivent leurs clients et pratiquent l’échange des marchandises de grande valeur. Seuls les négociants qui disposent de ressources considérables possèdent un comptoir dans ce foundouk. Leurs marchandises sont des épices, des pierres précieuses, des tissus d’Inde tels que le crêpe etc… De l’autre côté de la rue existe un quartier où sont les marchands de parfum : civette, musc, ambre et benjoin […] Toujours sur la même rue donne un quartier où sont établis les orfèvres: ce sont des Juifs entre les mains desquels passent de grandes richesses. [19]

Johannes Leo Africanus alias Al-Hassan Al-Wazzan a vu de ses propres yeux la richesse du Caire, mais il a aussi vécu la défaite de la ville quand celle-ci fut conquise par les troupes turques du sultan Selim. Son récit et son souvenir font ici revivre toute l’abondance du commerce transaréal et de ses voies de commerce vieilles parfois de milliers d‘années, qui se croisaient à des points nodaux comme Le Caire, Fès, Smyrne ou Constantinople. Avec une parfaite rigueur et une abondance impressionnante de détails le Grenadin fait ressurgir la conscience d’un monde antique à une époque où les routes maritimes ouvertes par les nouvelles puissances en Occident étaient en train depuis longtemps de dicter au monde de nouvelles règles du jeu et de constituer de nouveaux pôles de pouvoir. Le monde que décrit Giovan Leone est un monde qui n’existera plus bien longtemps, et pas seulement à cause de la montée croissante de la puissance turque dans la Méditerranée orientale. Mais le tableau littéraire du Caire que nous livre Léon l’Africain présente à nos yeux de façon remarquable le réseau multiple de relations transaréales qui reliait d’un point à l’autre l’ensemble de ce monde méditerranéen.

A ce point de rencontre entre Orient et Occident, où l’Afrique, l’Asie et l’Europe viennent s’emmêler, c’est un très vieil espace mondial qui nous est redonné à voir par ce tableau, un espace dans lequel les divers peuples et les diverses cultures semblent cohabiter ensemble en paix l’un à côté de l’autre.

Certes, celui qui fut chassé avec sa famille de Grenade sait très bien ce qu’il en est de la violence qui règne au coeur du monde évoqué par cette diégèse du monde ancien écrite dans le style des relations de voyage. Cette violence, il n’en a pas seulement été témoin dans cet espace où règnent les tensions entre Orient et Occident, il l’a aussi vécue dans les contrées lointaines qu’il a traversées au coeur même de l’Afrique. Peu de voyageurs arabes ont connu aussi bien que lui ce vaste espace intermédiaire du continent africain que les Espagnols et les Portugais, et même l’ensemble de la chrétienté européenne, ne pouvaient se représenter qu’à partir de quelques rares et vagues conceptions. Le texte que Giovanni Battista Ramusio a rendu célèbre a été rédigé en italien par al-Wazzan entre 1524 et 1526 et de toute évidence on ne peut le dissocier de l’expansion européenne et donc de cette première phase d’accélération de la mondialisation. Les premiers voyages que fit Al-Hassan en 1507 et en 1508 le conduisirent vers l’Orient : à Constantinople, en Mésopotamie, en Arménie, vers la Perse et en pays tartare. Le second voyage qu’il entreprit avec son oncle en 1510 lui fit traverser le Sahara jusqu’à Tombouctou où son oncle avait été envoyé en mission diplomatique par le sultan du Maroc. Son troisième voyage, qu’il entreprit vraisemblablement entre 1512 et 1514, le conduisit une fois de plus à Tombouctou à travers le Sahara. Mais cette fois-ci son itinéraire traversa les Etats haoussa et la région qui entoure le lac Tchad avant d’obliquer vers l’Est et jusqu’en Egypte. Son quatrième et dernier voyage le conduisit une fois de plus, alors qu’il n’avait pas plus que vint-cinq ans, en Afrique du Nord et dans les contrées que nous appelons aujourd’hui encore, à partir de notre perspective européenne, le proche Orient.

Le croyant entama un pélérinage à La Mecque à partir de l’Egypte et il se mit ensuite sur le chemin du retour. Mais il ne revint jamais à Fès. C’est probablement lors d’un détour par l’île de Djerba qu’il fut capturé par des corsaires chrétiens combattant sous le commandement de Pedro de Bodabilla et qu’il fut emmené en 1518 comme esclave en Italie. Conformément à une pratique courante pour l’époque sa vie fut offerte en cadeau au Pape Léon X, connu pour son rôle de protecteur des arts et pour sa vie de cour particulièrement dispendieuse.

C’est dans ces circonstances que le Grenadin devint Léon l’Africain et qu’il entra en contact avec le savoir rassemblé sur le Nouveau monde qui était en train d’être compilé et diffusé en Italie.

Le jeune homme originaire de Grenade qui se retrouvait désormais sur la façade nordique de la Méditerranée se haussa alors au statut de transmetteur et de traducteur entre le monde oriental et le monde occidental.

En tant que musulman né à Grenade, Al-Hassan Al-Wazzan était non seulement arabophone et familier des parlers maghrébins et des dialectes berbères, mais il connaissait aussi sans aucun doute l’espagnol et il avait grandi à la croisée de différentes formes de contamination entre ces langues.

Il apprit de plus à l’occasion de ses nombreux voyages une foule de langues africaines avant de recevoir en terres papales au château Saint-Ange un enseignement en latin et en italien et d’être bientôt en mesure de lire des écrits et des livres rédigés dans ces langues occidentales. En tant que savant et lecteur polyglotte il était donc au plus haut point réceptif à toute forme de phénomène trans-langagier, autant en ce qui concerne l’asymétrie des contacts linguistiques que les problématiques de traduction les plus diverses.

Sa Descrizione ne traite pas seulement des limites géographiques et topograpiques de l’Afrique, de son climat et de son sol, de sa végétation et de ses productions agraires, de ses grands fleuves, de sa faune, de ses différents peuples et de leurs échanges commerciaux, mais aussi de ses caractéristiques culturelles appréhendées et analysées surtout d’un point de vue linguistique.

C’est ainsi qu’il note que dans toutes les contrées d’Afrique qui s’étendent de la Méditerranée jusqu’aux monts de l’Atlas on parle un arabe corrompu et que le berbère est surtout répandu au royaume du Maroc ainsi qu’en Numidie.

Et il ajoute que justement dans ces contrées proches de la Méditerranée on a vu apparaître depuis un certain temps les symptômes d’une maladie jusqu’alors inconnue dans cette région, que l’on est en droit de considérer comme l‘épidémie majeure liée à l’accélération de la première mondialisation. Il s’agit de la syphilis.

Chez Léon l’Africain aussi cette maladie panépidémique est attribuée à l’Autre. Mais avec lui nous entrons dans les discussions menées à l’époque à partir d’une perspective trans-aréale, telle qu‘on la trouvait déjà esquissée chez Ramusio, autour de cette maladie qui se répandit dans le monde entier avec une vitesse stupéfiante. En dehors de la France, on l’appelait la maladie française, le morbogallico. Les Portugais l’attribuaient volontiers aux Castillans, les Ecossais aux Norvégiens. Quant à lui, Giovan Leone L’Africano fit siennes les rumeurs qui circulaient dans le monde arabe:

Le mal français, très cruel, avec ulcères et douleurs, est extrêmement répandu dans toute la Berbérie, au point que peu de gens y échappent. A vrai dire dans les camapgnes et dans les montagnes de l’Atlas presque personne ne l’a. Chez les Arabes il n’existe pas, non plus qu’en Numidie, c’est-à-dire au pays des palmiers et en Libye. On ne parle même pas de cette maladie dans la terre des Noirs; au contraire, lorsque quelqu’un l’a contractée

il guérit immédiatement dès qu’il change d’air, s’il va en Numidie ou dans la terre des Noirs. On ne l’avait jamais vue et on ne l’avait jamais entendue sous son nom. Mais à l’époque où don Ferdinand, roi d’Espagne, chassa les Juifs de ce pays, beaucoup de ceux-ci vinrent en Berbérie. C’est alors que cette maladie apparut parce que nombre de Juifs l’apportèrent d’Espagne et quelques tristes individus parmi les Mores eurent des relations avec les femmes de ces Juifs. Ainsi peu à peu, en l’espace de dix ans, il n’y eut plus une famille qui en fût indemne. Les premiers contaminés furent considérés comme les lépreux, chassés de chez eux et obligés de cohabiter avec les lépreux. Mais quand on vit s’accroître journellement le nombre des personnes infectées et que cette pourriture avait atteinte un nombre considérable de gens dans toute l’Espagne, les malades continuèrent leur vie normale et ceux qui avaient été chassé de chez eux y revinrent immédiatement. Onaffirme en Berbérie que l’origine de cette maladie est en Espagne et on l’appelle la maladie espagnole,[20] surtout en Maurétanie. Les gens de Tunis l’appellent le mal français, comme les Italiens, de même qu’en Egypte en en Syrie.[21]

La relation trans-aréale dans sa dimension trans-méditerranéenne est ici mise en évidence et elle laisse apparaître toutes les peurs liées à la mondialisation et les réactions qu’elles suscitent, comme ce sera ensuite encore le cas dans les seconde, troisième et quatrième phases de son accélération, et ce jusquà la menace que représente aujourd’hui le virus Ebola. Les imputations réciproques de responsabilité sont ici tout à fait échangeables en fonction de chaque point de vue. Mais en même temps et à partir de la perspective d’aujourd’hui nous voyons que nous pouvons repérer dans l’expansion de la syphilis les indices de la première phase d’accélération de la mondialisation en Méditerranée qui est l’espace central à partir duquel se déploieront ensuite les expansions mondiales. Car alors qu’à l’une des extrémités de cet espace l’avancée turque sera bientôt en mesure d’exercer son contrôle sur les routes commerciales reliant l’Asie à l’Europe, les puissances ibériques vont à l’autre extrémité de cet espace assurer elles aussi leur domination, et ce précisément aussi sur les pays producteurs d’épices et de nouveaux biens de luxe. Le monde va basculer en l’espace de quelques décennies seulement et la Méditerranée va devenir une plaque tournante reliant les aires europénne, africaine, asiatique et américaine.

C’est donc pour de bonnes raisons que le Navigationi et Viaggi de Ramusio a accordé la place qui est la sienne à l’homme aux nombreux noms qui, par sa description du continent africain et par son écriture de passeur entre les mondes, témoigne de la multiplication des influences et de la dynamique de la transaréalité. Car rares sont ceux qui peuvent comme lui s’enorgueillir de représenter comme il le fait cette circulation du savoir qui relie non seulement l’Europe et l’Afrique mais au-delà le Vieux monde et le Nouveau monde. On ne peut concevoir la Descrittione dell’Africa en dehors de ce nomadisme transversal qui a été le sien entre les aires culturelles de l’espace méditerranéen.

Orient multiplié

Faisons maintenant un saut de la première à la troisième phase de l’accélération de mondialité. Patricio Lafcadio Tessima Carlos Hearn, né le 27 juillet 1850 sur l’île grecque de Leucade (Lefkada) et décédé en septembre 1904 sous le nom de KoizumiYakumo à Tokio est sans doute, de par la richesse et la diversité de son oeuvre, l’un des auteurs les plus intéressants de la transition entre le XIXe et le XXe siècle. Cet auteur d’origine à la fois grecque et irlandaise, auquel on doit comme à aucun autre d’avoir façonné la représentation que l’on pouvait se faire du lointain archipel nippon au début du XXe siècle, et par-là même de ‘l’extrême Orient’, est l’incorporation vivante, ne serait-ce que par le parcours qui le conduisit d’Irlande et d’Angleterre à Cincinnati, New York, New Orleans puis aux Antilles et finalement au Japon, de ce que peut signifier une pensée nomade archipélagique à l’aune de la mondialité. La plupart de ses oeuvres sont l’expression de cette longue tradition qui s’enracine dans le genre moderne de l’Isolario, du livre insulaire, tel qu’on peut en voir les prémices dans les mondes textuels et cartographiques de Benedetto Bordone. Mais grâce aux conditions nouvelles qui furent ceelles de la troisième étape de la mondialisation marquée par le développement des voyages par bateau à vapeur, elles ont donné lieu chez lui à de nouvelles configurations esthétiques étonnantes.

Dans son récit Chita, qui parut sous forme de livre pour la première fois en 1889, la dimension trans-archipélagique et trans-aréale de son écriture apparaît très clairement dès le début, comme en témoigne l’incipit par lequel se donne à lire un mouvement viatique dont le travelling donne forme aux transitions multiples et emmêlées qui conduisent du continental à l’insularité archipélagique.

Que l’on en juge d’après le début du texte qui accentue par un merveilleux travail d’écriture ces passages et transitions:

De la Nouvelle-Orléans, pour vous rendre aux îles du Sud, vous empruntez un réseau de voix navigables qui serpentent à travers un singulier pays avant de vous faire pénétrer dans une mer étrange. Il est possible de rallier le Golfe en lougre, si le coeur vous en dit; mais le voyage peut s’effectuer de façon bien plus rapide et agréable à bord de l’un de ces vapeurs légers et effilés, spécialement conçus pour les bayous, qui prennent habituellement leurs passagers au bas de la rue Saint-Louis, tout près du débarcadère au sucre, où se presse en permanence une foule de navires toujours à la lutte pour s’assurer une place où reposer leurs blanches gorges, bord à bord le long de la levée, tels de grands cygnes fatigués. Mais ce vapeur miniature qui vous emmène dans le Golfe ne s’attarde guère sur le Mississippi; il traverse le fleuve, file par un canal, peine un moment dans ce passage artificiel, avant de le quitter avec un hurlement de joie, enfin tout à son aise pour accomplir les nombreuses lieues de bayous qui l’attendent sous de denses ombrages. Peut-être par la suite vous fera-t-il éprouver le silence infini des rizières inondées où la sombre silhouette d’une machine d’irrigation vient briser de loin en loin la ligne d’horizon jaune-vert; mais, au fil de l’eau, quel que soit celui des cinq itinéraires possibles que vous suivez, vous vous trouverez bien souvent en plein coeur de sombres labyrinthes de forêts marécageuses, ou devant des agrégats de cyprès tout blanchis par le tillandsia parasite, et aussi grotesques que des réunions de dieux fétiches. Le vapeur ne cesse de se faufiler d’un bras de fleuve ou d’un étang dans un canal ou un bayou, un lac ou une baie; et il arrive que les berges s’éclaicissent et que la forêt disparaisse pour faire place à d’immenses étendues de marais plantés de roseaux où, même les nuits étouffantes privées du moindre souffle, le sol fangeux vibre comme au tonnerre de rouleaux déferlant sur une grève; un mugissement reptilien de milliards de voix qui clament en cadence, vague de crescendo et de diminuendo prodigieux, le choeur épouvantable et monstreux de multitudes de grenouilles.

Dans des cris, des ahans, raclant sa carène sur des bancs de sable, toute la journée le petit vapeur s’efforce d’atteindre la splendeur bleue qui flambe au large, par-delà les marais; et peut-être aura-t-il la chance de pénétrer dans le Golfe aux approches du couchant. Par égard pour les passagers il ne navigue que de jour; mais d’autres courriers assurent aussi le service de bnuit, été comme hiver, dans le dédale des bayous, parfois gidés par l’étoile du Nord, parfois même à tâtons, piquant avec des perches dans la blanche saison des brumes, voire à la lueur de l’étoile du Soir qui, par chez nous, possède l’éclat de la lune et, en passant, saupoudre les lacs silencieux d’une traînée d’argent qui palpite.

Les ombres s’étirent et, derrière vous, les bois finissent par reculer jusqu’à ne plus former que de minces lignes bleuâtres; la terre et l’eau s’éclairent toutes deux de teintes plus lumineuses; les bayous s’évasent en de larges passes; les lacs s’unissent à des baies et le vent d’océan, d’un coup, vous souffle ses rafales, âpre et frais, saturé de lumière. Pour la première fois, le bateau se met à osciller, bercé par cet immense pouls qui nourrir les marées. Et, du pont du navire, la vue débarrassée des pans de forêts où butait le regard, vous aurez l’impression qu’une bonne partie de ce plat pays a dû un jour être déchiquetée par des flots et éparpillée dans tout le Golfe en de fantastiques lambeaux.

Parfois, au-dessus des champs de roseaux battus par les vents, vous voyez émerger une oasis – un récif ou plutôt une butte abondamment ombragée par les rondes frondaisons des chênes verts : une chênière. Et du miroir des eaux s’élèvent d’autres monticules semblables, de jolis ilôts, chacun serti par son éblouissante page de sable et de coquillages blanc cassé, et toujours agrémenté de son splendide feuillage semi-tropical: myrtes, lataniers, orangers, magniolias. Sous leur ombre émeraude somnolent de curieux petits villages de huttes de palmes peuplées d’Orientaux basanés, des pêcheurs malais qui parlent aussi bien le créole des Philippines que leur propre langue, le tagal, et perpétuent en Louisiane les traditions catholiques des Indes. Dans ces villages peu connus habitent des jeunes filles dignes d’inspirer un statuaire, belles de la beauté du bronze rougi et aussi gracieuses que les lataniers élancés qui bercent leurs palmes au-dessus de leurs têtes. Un peu plus loin au large il se peut que vous passiez devant une colonie de Chinois : un extraordinaire ensemble de cabanes groupées autour d’une immense plate-forme que des pilotis maintiennent au-dessus de l’eau ; en dessous du débarcadère miniature vous ne pouvez manquer de remarquer un panneau blanc couvert d’idéogrammes écarlates. La grande plate-forme sert à faire sécher du poisson au soleil; les fantastiques signes du panneau, traduits littéralement, signifient : «monceau – crevette – abondance»… Et finalement tout le pays s’aplanit en une immensité de mornes marécages dont la tranquillité n’est que rarement troublée par l’appel mélancoliques de quelques échassiers et, à la saison des torrnades, par le mugissement qui ébranle toutes les côtes quand le fameux Musicien de la Mer fait sonner les graves de ses puissantes orgues… [22]

Le labyrinthe de voies qui mènent de la Nouvelle Orléans au Golfe du Mississippi à travers le lacis des canaux et l’entrelacs de chenaux et bayous font traverser au bateau les paysages les plus divers du Delta, et les transitions aquatiques qui relient le continent américain et les îles des Caraïbes nous sont transmises par les mouvements du bateau, dont les éléments contribuent à entretenir le cheminement hésitant et désorienté. Il s’agit là de structures ouvertes, particulièrement mouvantes, clairement rhizomatiques, dans lesquelles tout est lié à tout sans pourtant se diluer dans l’indistinct. Le lecteur peut autant se perdre dans l’entrelacs de ces phrases d’une haute densité poétique que les voyageurs qui ne connaitraient pas assez ce monde situé entre entre le continent et les îles, entre l’eaudouce du fleuve et l’eau salée du Golfe pour pouvoir s’y déplacer en toute sûreté et sans perdre leur orientation. Il n’y a nulle part de terre vraiment délimitable comme telle, tout est passage, aucune ligne distincte ne peut être tracée dans ce paysage du Delta du Mississippi qui permettrait de distinguer ce qui est stable de ce qui ne l’est pas. Tout, y compris la poétique immanente de l’écriture, est ici en mouvement.

Le motif de l’emmêlement de la terre, de l’eau et du ciel que dessinent déjà ces sinuosités et ces errances – et qui va bientôt atteindre son point culminant quand par la suite du récit une gigantesque tempête tropicale viendra littéralement engloutir les terres – dégage ici la vue vers la pleine mer des Caraïbes, et les oscillations que la grande vie des marées donne à ses flots se transmettent au mouvement du bateau. Si par la suite le récit évoque la disparition tragique des îles les plus avancées qui entourent «la dernière île» (Last Island) et la mort de (presque) tous ses habitants, le texte nous montre auparavant, en un mouvement trans-archipélagique qui relie l’Asie et l’Amérique, les Philippines et les Caraïbes, que dans ce monde transculturel de la Louisiane

ce n’est pas seulement l’anglais et le français, mais aussi l’espagnol, les créoles des Antilles et des Philippines qui s’entremèlent, ainsi que ce tagal que parle la population qui habite le dernier archipel dont il est question, tout comme dans le Delta l’eau et la terre s’entremêlent intimement.

Dans le delta de cet immense paysage fluvial du Mississippi les éléments de la nature viennent se confondre avec les langues, les cultures et les formes de vie provenant des aires les plus diverses. Toutes cohabitent ensemble dans ce microcosme fait de devenir et de disparition, où l‘absorption de l’Autre et la dévoration par l’Autre créent une tension à laquelle rien ne peut mettre fin. Et même si les éditeurs nord-américains[23] ont cru pouvoir reprocher à l’auteur d’avair laissé sans traduction un nombre important de citations en langue étrangère, Lafcadio Hearn lui-même a voulu au contraire permettre à son lecteur de participer à part entière à la réalité multi-langues de ce monde autant transculturel que trans-archipélagique. Sa prose est, avec tous les lambeaux fantastiques qui la constituent, le paysage qu’elle représente et qu’elle évoque, et elle en est en même temps la théorie – une théorie-paysage au plein sens du terme.[24].

Lafcadio Hearn a toujours su magistralement donner forme et donner à voir ce monde aquatique situé entre le continent et le monde insulaire – entre continentalité et insularité – que les forts courants marins et le mouvement des marées façonne et dont les frontières sont toujours en mouvement. Et chez lui les îles renvoient toujours à d’autres îles; elles disparaissent derrière ou à côté ou en dessous de telle ou telle île puis viennent se regrouper en archipels pour donner forme à de nouveaux ensembles emmêlés dans les réseaux duquel un archipel vient sans cesse surgir d’un autre pour ensuite disparaître de nouveau.

Les habitants anglophones des Etats du Sud et les Franco-créoles, mais aussi les Malais, les Mexicains ou les Philippins, font leur apparition dans le monde circulaire des Caraïbes qu’il n’est pas possible de réduire à un seul langage, même pas à la langue de la troisième époque d’accélération de la mondialisation, à savoir l’anglais. Dans le texte de Lafcadio Hearn, les mots renvoient à des lieux qui à leur tour renvoient vers d’autres mots et vers d’autres lieux. Comme si l’oscillation des marées déplaçait les langues et les cultures en les aspirant à la surface avec leur respiration. C’est le rythme d’une vie qui ne peut être trouvée, inventée et vécue que dans la pulsation du rythme. L’écriture de Lafcadio Hearn, qui doit être lue à voix hautecomme aucune autre, exprime de manière particulièrement sensible un monde transarchipélagique plein de vie et de mouvement.

Dans le récit de voyage intitulé TwoYears in the French West Indies qui fut publié pour la première fois en 1890 suite à deux voyages très différents aux Caraïbes, Lafcadio Hearn a su porter à la perfection cette forme d’écriture particulièrement dynamique et mouvante qui nait du mouvement et se réalise à partir de son propre mouvement interne. Ce recueil de textes narratifs parfois courts et parfois longs est un récit de voyage au sens propre du terme qui nous transmet les expériences et plus encore les événements vécus par un narrateur à la première personne lors de son voyage dans ces« Indes occidentales» où les langues, les cultures et les formes de vie asiatiques, africaines, européennes et américaines se nouent intimement entre elles.

Hearn parvient à ouvrir aux dimensions trans-archpélagiques son écriture non seulement polysémique mais aussi et plus encore ‘poly-logique’, avec ses emboîtement complexes, ouvrant par là autant de fenêtres qui permettent de donner aux îles des Caraïbes où il se rend tout l’éclat de leur dimension de relation au monde. De manière plus radicale encore qu’avec Chita, le texte dans son ensemble doit son unité littéraire à la multiplicité mouvante de sa forme.

Les titres de certains des textes qu’il renferme renvoient à des récits, des mythes ou des légendes insérées dans la narration, ce qui fait que les processus narratifs de TwoYears in the French West Indies se situent sur plusieurs plans à la fois et se déploient selon plusieurs genres et types de récit. Dans ce récit de voyage à multiples perspectives Lafcadio Hearn tente souvent de relier entre eux les aspects géographiques et géologiques avec les réalités culturelles de façon à nous faire comprendre qu’en nous déplaçant à travers les Caraïbes nous nous trouvons en même temps en chemin et à travers plusieurs voies à la fois au coeur d’un monde profondément trans-archipélagique. C’est ainsi que la description de la Montagne Pelée, ce volcan géant qui trône en plein milieu de la petite Martinique, donne lieu à l’évocation suivante :

Mais son centre n’est pas une seule énorme masse pyramidale, comme c’est le cas de «La Montagne»: il n’est marqué que par un groupe de cinq cônes porphyriques, les pitons du Carbet, tandis que la Montagne Pelée, qui domine tout autour d’elle et remplit tout le nord, occupe un espace et présente un aspect qui sont un peu inférieurs à ceux de l’Etna.

Parfois, en regardant La Pelée je me suis demandé si l’entreprise du grand peintre japonais qui a peint cent fois le Fujiyama dans ses Cent vues célèbres d’Edo ne pourrait pas être imitée par quelque artiste créole aussi fier que lui de ses collines natales et sans la moindre crainte au fin fond des plaines ou face aux serpents cachés dans les eaux glauques. On pourrait sans aucun doute faire cent vues de Pelée, car sa masse énorme est omniprésente aux habitants du nord de l’île et elle peut être vue depuis les hauteurs des mornes situés les plus au sud de l’île. On peut l’apercevoir à partir de presque tous les endroits de Saint-Pierre, qui niche dans un pli de ses jupes rocheuses. Elle domine toutes les chaînes de l’île et coiffe les majestueux pitons du Carbet d’une hauteur d’au moins mille pieds […][25]

Par une manière de procéder particulière à Lafcadio Hearn le narrateur focalise en un premier temps son objet, la Montagne Pelée, pour ensuite en relativiser la position centrale et pour la mettre en relation, en l’occurrence avec un autre volcan qui lui se trouve sur une île en Europe, à savoir l’Etna. Mais le mouvement qui en résulte se poursuit ensuite, en faisant porter notre regard vers le monde insulaire japonais. Le Fujiyama, avec sa forme parfaite, n’est ensuite plus intégré dans le texte à partir d’un point de vie géographique ou géologique, mais bien en tant qu’objet esthétique. L’allusion au peintre Katsushika Hokusai (1760 – 1849) et à sa célèbre série d’estampes consacrées à la représentation du Fujiyama lui permet ensuite d’insérer un possible peintre créole qui, à l’instar de l’artiste japonais, pourrait créer une oeuvre à perspectives multiples qui naîtrait du mouvement de milliers et de milliers de serpents se déplaçant dans la région volcanique «empestée» et traversée de mille rides autour de la Montagne Pelée. Notons que c’est une région que Lafcadio Hearn lui-même a très bien connue et qu’il a parcourue de nombreuses fois à partir de cette ville de Saint-Pierre qui le facsinait tant et qui plus tard fut la victime de l’éruption de ce terrible volcan.

Le renvoi que fait ici Hearn à l’art de Hokusai implique une poétique intermédiale immanente, relative à sa propre écriture, car la vision plurielle à partir de perspectives multiples que le texte évoque ici est en accord profond avec l’oeuvre de l’artiste japonais, tout en définissant, de façon spontanée, sa propre création. Cette poétique immanente implicite, dont le texte développe ici la dimension trans-archipélagique en établissant une relation entre la Montagne Pelée, l’Etna et le Fujiyama, renvoie directement aux modèles littéraires de l’écrivain d’origine gréco-iralandaise.

Avec Lafcadio Hearn l’écriture adopte dès le début le point de vue d’un homme blanc qui n’est pas originaire des Tropiques, mais cela n’empêche pas le narrateur de nous faire participer durant des pages entières et avec une grande richesse de détails à la vie des blanchisseuses ou des porteuses de la Martinique. Ce sont là des images vivantes de pratiques culturelles quotidiennes dont il est difficile de trouver une expression équivalente en intensité dans la littérature de l’époque. Et ces images relient elles-mêmes entre elles encore une fois les différentes îles de l’archipel, les différents continents, par-delà l’Atlantique et le Pacifique.

Ce sont précisément les femmes qui nous transmettent leur savoir de vie et pour ainsi dire aussi leurs secrets. Nous apprenons d’elles qu’elles travaillent de longues journées, nous savons ce qu’elles mangent, comment elles préparent leurs repas, mais aussi de quelle vie elles rêvent, comme par exemple cette jeune femme qui monte à bord pendant le voyage du retour pour aller travailler comme aide familiale à New York. Les porteuses nous racontent quelles charges elles ont appris à porter dans leur jeunesse, quelles voies elles empruntent pour se rendre d’une île à l’autre, mais elles nous parlent aussi des chansons qu’elles chantent, des dangers auxquels elles sont confrontées, des espoirs qui les habitent et des rêves qui ne les quittent pas. Et tout cela contribue à créer des images d’une grande présence.

La tonalité de cette écriture si particulière, souvent interrompue par des phrases en créole, utilise toute la palette de sons que lui offrent les différentes langues insérées dans le texte. A la lecture, les images que l’on retient de la vie des blanchisseuses mûlatres qui étendent leur linge à Saint-Pierre ou des familles des coolies qui apportent de l’Inde orientale les normes et formes de de leur vivre-ensemble imprègnent notre esprit de toute leur vivante intensité. Nous apprenons bien des choses sur la réalité sociale de ces îles, surtout sur la communauté vécue de chacune d’elles, avec leurs façons de se vêtir, de cuisiner, de vivre ensemble et de gérer leurs conflits, qui s’enracinent toutes dans les origines les plus lointaines.

Dans TwoYears in the French West Indiesles Îles du Vent et les Îles sous le Vent sont enfilées comme autant de perles de couleurs différentes que le Moi narrateur fait gllisser sur le fil ténu du récit à partir des points de vue toujours différents qu’il nous donne sur elles, avec leurs paysages insulaires, leurs ports, leurs habitants, leurs sociétés et leurs communautés. Chacune de ces îles a sa propre logique, chacune nous transmet le récit de sa propre histoire vécue et se présente à nous comme Île-Monde (Insel-Welt) mais en même temps aussi comme l’un des élements constitutifs de ce Monde d’îles (Inselwelt) fait d’une multiplicité de relations archipélagiques et trans-archipélagiques. La littérature de voyage nous offre sans cesse à travers les mises en carte (mappings) d’un monde en mouvement des modèles directement issus de ce mouvement lui-même, dont nous pouvons déceler le sens pas à pas à la lecture, ligne par ligne.

L’Île-Monde de la Martinique nous offre donc une île donnée comme un monde à part entière avec sa propre logique, mais nous ne devons pas perdre de vue que la logique propre à une telle Île-Monde, en tant que configuration de sens bifrons particulièrement dense est en même temps un Monde d’îles au sens trans-archipélagique du terme et qu’elle recèle en elle autant de plis et déplis de l’Orient et de l’Occident.

Ce n’est pas l’un des moindres mérites de l’écriture emmêlée, parfois même labyrinthique, de Lafcadio Hearn d’être arrivée à donner à cette structure de mouvement de fait hautement complexe la qualité esthétique qui est la sienne, avec toute sa puissance de vectorisation, toutes ses percées et toute sa mobilité. La petite île de la Martinique apparaît comme une Île-Monde clairement délimitée comme telle, mais en même temps comme Île-Monde et Monde insulaire, comme un (petit) monde qui recèle en lui-même la Totalité d’un monde.

Dans un passage qui établit une relation non seulement avec les textes depuis longtemps canoniques du Père Labat ou du Père Dutertre, mais aussi avec le traité que l’auteur créole (c’est ainsi que Hearn l’appelle) «Dr. E. Rufz»[26] consacre à la Martinique, les montagnes et volcans de l’île antillaise sont de nouveau un point de départ pour des considérations ouvrant à un panorama tropique mondial. Cest ce qui apparaît clairement à l’occasion de l’ascension d’une montagne, qui renoue avec ce qui, depuis Pétrarque,[27]associe le mouvement ascendant au développement de la compréhension et de la conscience et à la progression vers la transparence qui l’accompagnent :[28]

Quand la chaleur provoquée par la fatigue de la montée commence à baisser on se rend peu à peu compte de l’intensité du froid, et l’on pourrait même douter d’être sous de telles latitudes. Nous sommes en fait directement en face de la confédération de Sénégambie, au Sud de Tombouctou et du Sahara, à la haureur du Sud de l’Inde. L’océan a refroidi les vents; à cette altitude la rarerté de l’air relève de l’hémisphère nord, mais en bas dans les vallées la végétation est africaine. Les meilleures plantes vivrières, le meilleur fourrage, les fleurs des jardins, tout cela c‘est la Guinée; les silhouettes grâcieuses des palmiers-dattiers rappellent l’Atlas, tandis que les tamarins, dont l’ombre épaisse étouffe autour d‘eux toute vie végétale, rappellent le Sénégal. C’est seulement dans la nuance de l’air, dans les couleurs qui s’estompent avec la distance, dans la forme des collines, que l’on trouve un quelque chose de non-africain : cette étrange fascination qui a donné à l’île sa poétique dénomination créole, le Pays des Revenants.[29]

Nous laisserons de côté faute de temps cette isotopie des esprits, des fantômes et des revenants qui court tout au long de l’oeuvre de Lafcadio Hearn.Le retour du Moi narrateur sur l’île de la Martinique après un long voyage est clairement motivé par le fait qu’à partir de là ce n’est pas seulement une île qui s’ouvre à lui comme un monde à la fois clos et entier, mais qu’en même temps ce monde si singulier est en mesure de rassembler en soi-même comme en un réseau vivant de relations les éléments les plus divers d’un entrelacs de relations de dimension mondiale. La Martinique est un microcosme, une Île-Île (Insel Insel),[30] qui contient le Monde à sa manière propre et qui est singulière par cela-même – monde où vient se condenser la trans-aréalité, tout autant sur le plan de la nature que sur celui de l’agriculture et de la culture.

L’île des Antilles françaises se situe au carrefour des Indias occidentales et des Indias orientales et au centre de tout le tissu relationnel que leur dénomitation révélait à l’époque de la première accélération de la mondialisation. L’île qui entoure la Montagne Pelée est une île globale. Dans la première publication sous forme de livre de TwoYears in the French West Indies elle apparaît comme rassemblant en elle-même les trois premières étapes de l’accélération de la mondialisation, et le titre lui-même condense dans sa formulation la longue histoire de cette mondialisation.

La Martinique, aujourd’hui encore possession de la France, qui fut la puissance motrice de la seconde étape de la mondialisation, est en tant qu’île des Antilles un élément de cette zone où la mondalisation vient tout particulièrement se concentrer. Ici, dès la première étape de ce processus, sont venu se mêler et même s’entre choquer les hommes, les cultures et les langues des explorateurs, conquérants et colonisateurs européens, mais aussi les langues et cultures des populations indigènes de diverses cultures, à quoi se sont ajoutées celles des esclaves noirs déportés depuis les régions les plus diverses de l’Afrique occidentale et centrale, et finalement encore les travailleurs apportés depuis les pays asiatiques les plus divers, ou les coolies indiens.

Dans le paysage littéraire martiniquais que Lafcadio Hearn configure, ces élements les plus disparates provenant de diverses régions du monde composent quelque chose d’autre, quelque chose de nouveau constituant un tout que l’on ne peut confondre ni avec l’Europe ni avec l’Afrique ni avec l’Asie.

C’est ainsi que la Martinique devient le monde trans-aréal et transculturel d’une seule petite île, dans laquelle les continents et les archipels les plus lointains situés à de toutes autres longitudes et latitudes viennent se condenser en un monde insulaire transarchipélagique et se reconfigurer pour faire signe vers de nouvelles directions. Le récit de voyage de Lafcadio Hearn nous livre un modèle fascinant de pensée et de mouvement apte à transmettre ces processus historiques, culturels et biopolitiques à partir des relations réciproques entre ce qu’il découvre sur place, ce qu’il invente, les évenements qui lui arrivent et le vécu qu’il en dégage.

Dans cette île des French West Indies qui acquiert une dimension de modèle de la troisième phase accélérée de la mondialisation se dessinent déjà les Orientations et Orientalismes qui des années plus tard vont marquer sa vie, sa pensée et son écriture.

Origines démultipliées

Peu de romanciers ont à ce point inscrit l’ensemble de leur création dans un contexte proprement trans-aréal et l’ont mis au coeur des questions humaines les plus essentielles qu’Amin Maalouf, né à Beirouth en 1949 d’un père protestant et d’une mère catholique de confession melkite, confession que partagent les chrétiens arabes de religion orthodoxe grecque. Le fulgurant incipit de son célèbre premier roman Léon L’Africain, paru pour la première fois en 1986, a ouvert de par la signifiance de son protagoniste un espace d’écriture et de mouvement propice au déploiement transméditerranéen et à la traversée des multiples aires culturelles qui le composent. Car l’histoire que la figure historique littérarisée de Giovan Leone L’Africano écrit sur un bateau est littéralement parlant une écriture qui se situe entre Orient et Occident :

Moi, Hassan fils de Mohamed le peseur, moi, Jean-Léon de Médicis, circoncis de la main d’un barbier et baptisé de la main d’un pape, on me nomme aujourd’hui l’Africain, mais d’Afrique ne suis, ni d’Europe, ni d’Arabie. On m’appelle aussi le Grenadin, le Fassi, le Zayyati, mais je ne viens d’aucun pays, d’aucune cité, d’aucune tribu. Je suis fils de la route, ma patrie est caravane, et ma vie la plus inattendue des traversées.

Mes poignets ont connu tour à tour les caresses de la soie et les injures de la haine, l’or des princes et les chaînes des esclaves. Mes doigts ont écarté mille voiles, mes lèvres ont fait rougir mille vierges, mes yeux ont vu agoniser des villes et mourir des empires.

De ma bouche, tu entendras l’arabe, le turc, le castillan, le berbère, l’hébreu, le latin et l’italien vulgaire, car toutes les langues, toutes les prières m’appartiennent. Mais je n’appartiens à aucune. Je ne suis qu’à Dieu et à la terre, et c’est à eux qu’un jour prochain je reviendrai.[31]

Le personnage du voyageur né à Grenade et passeur entre les mondes, très subtilement structuré par la forme de l’autobiographie, permet d’introduire dans le récit le Nord et le Sud, l’Est et l’Ouest de la Méditerranée et tout autant les dimensions chrétienne, berbère, arabe ou juive d’un espace qui se tisse par le mouvement des incessants déplacements, toujours recommencés et toujours différents de toutes les cultures qui lui ont donnée ce nom de Mer au Centre, Medi-terranée.Depuis son premier essai historiographique paru en 1983, Les croisades vues par les Arabes,[32] cette Méditerranée est le véritable protagoniste – et pas seulement la scène – de cette mer où les «échelles» du Levant relient entre elles les aires culturelles les plus diverses , et c’est cette position centrale de la mer comme acteur de l’histoire qui rend l’oeuvre romanesque de Maalouf si fascinante.[33]             Dans son roman Origines[34] paru en 2004 et doté la même année du Prix Méditerrannée la diégèse va bien au-delà de l’espace de mouvement méditerranéen en s’ouvrant aux dimensions arabo-américaines.[35] Dans cette fascinante Recherche romanesque le protagonsite à la recherche non pas d’une origine mais des multiples origines de sa vie vient retrouver dans la ville historique de la Havane la maison d’un ancêtre et met ainsi dès l’origine en relation les îles du pourtour méditerranéen avec celle de cette mer située au point nodal archipélagique qui relient entre elles les Amériques.

Deux frères nés dans les années 70 du XIXe siècle dans l’empire ottoman constituent le centre de gravité du roman. Le premier, Gebrayel Maalouf alias M. Maluf, était parti à la fin du XIXe aux Caraïbes tandis que l’autre ne parvenait pas à quitter la montagne libanaise malgré tous les efforts entrepris par son frère pour l’arracher à son Chez-Soi Les deux frères concrétisent deux figures du mouvement : Gebrayel quitte sa patrie, il émigre à Cuba à l’époque de la troisième accélération de la mondialisation, y commence après avoir fondé son affaire appelée «La Verdad»[36] une carrière fulgurante d’entrepreneur avant de rencontrer la mort au volant de sa voiture en chutant d’un pont à l’âge de quarante deux ans alors qu’il revenait chez lui.

Botros quant à lui, mis à part un bref voyage à La Havane, reste chez lui, au milieu des cèdres de sa patrie, qui apparaissaient déjà dans l’épopée de Gilgamesh, où il s’adonne de tout son être à la création d’une école moderne, libérée de tout confessionnalisme, s’attirant en tant que rhéteur et poète le respect, mais aussi le mépris et les persécutions que lui valent sa position de ‘sans Dieu’, avant d’être attiré par une suite de manoeuvres dans les filets de l’école catholique de son village, qui finit par gagner la partie. C’est dans ces conditions qu’il meurt parmi les siens. La ligne de fuite sans retour et la circularité d’un voyage reconduisant au point d’origine s’opposent terme à terme en traduisant en spatialité le face à face de deux parcours de vie contraires.

N’oublions pas d’ailleurs que tout au plus à partir des massacres de 1858 et 1862,[37] dont le traumatisme continue encore d’accompagner l’histoire du Liban, les conflits, les guerres et les guerres civiles n’ont cessé de ressurgir depuis sous de nouvelles formes, avec les mouvements d’exil et d’émigration qui les accompagnent, et que ces violences n’ont pas cessé de rythmer la vie du pays et de sa population.

Le texte d’Amain Maalouf, qui met en tension les déplacements entre le Nouveau monde et l’ancien, entre la Méditerranée et les Caraïbes, aurait trout aussi bien pu s’appeler «Deux frères», si ce titre n’avait pas été choisi quelques années plus tôt par le romancier brésilien Milton Hatoum dans un même contexte arabo-américain pour un roman qui met en scène la rivalité qui oppose deux frères dans leur relation mutuelle envers leur mère.[38] Les configurations de mouvement qu’incarnent Botros et Gebrayel à la fois d’un point de vue spatial et topographique et d’un point de vue herméneutique sont complétées dans Origines par la configuration de mobilité que représente un Moi narrateur à la recherche de ses propres origines et provenances après avoir lu des années plus tard une lettre de son grand-oncle Gebrayel qui le motive à entreprendre un voyage à Cuba pour se rendre sur les traces de ses ancêttres.

Ce voyage le conduit vers les différents emplacements de la capitale cubaine où Gebrayel a vécu, et bien sûr vers la maison à partir de laquelle celui qui avait gravi l’échelle sociale s’était si fièrement adressé à son frère. Neuf décennies plus tard environ il n’est plus très facile de retrouver cette maison qui, dans un pays où la révolution commence déjà à montrer quelques signes de vieillissement, s’est entre-temps transformée en un Centro de Superación para la Cultura de la ciudad de La Habana, titre pompeux derrière lequel ne se cache rien de plus qu’une simple école de musique. Le Moi narrateur promène son regard dans la maison de son aïeul disparu depuis longtemps:

D’ailleurs, quelques instants après mon arrivée, des notes se font entendre. Elles proviennent, par-delà le couloir, d’une vaste pièce dont le haut plafond et les murs sont tapissés à la fois de faïence et de stuc, avec des motifs et des inscriptions imités de ceux de l’Alhambra, notamment la devise des Nasrides, derniers rois musulmans de Grenade: La ghalibailla-llah, «Pas d’autre vainqueur que Dieu». Dans cette pièce, qui fut peut-être la salle à manger, il semble que l’influence de la fille de l’austère prédicateur n’ait pas su prévaloir; non qu’il y ait là une débauche ostentatoire, mais disons que la richesse n’y est pas demeurée timide.

Il serait toutefois injuste de ne voir en cela qu’un caprice de nouveau riche; ce n’est pas le drapeau de sa fortune que Gebrayel a déployé sur ces murs, c’est le drapeau de sa culture d’origine, de son identité; il éprouvait le besoin de proclamer fièrement son appartenance à la civilisation andalouse, symbole du rayonnement des siens.[39]

La maison que le roman Origines élabore s’inscrit dans une longue tradition littéraire qui confère à l’île du domus, et tout particulièremeent dans le contexte de l’achipel caribéen, une importance de tout premier ordre, car son modèle fractal condense en lui-même les dimensions les plus diverses du temps et de l’espace, de la société et de la politique, de la culture et de la littérature.[40] C’est ce qui se passe ici, car dans cette maison où l’auteur libanais fait revivre la vie entreprenante du grand oncle et de sa femme Alice éduquée dans la sévère tradition presbytérienne de son père, Khalil, se recoupent et se rencontrent les sons qui parviennent de l’école de musique, à l’époque de la Révolution cubaine, les belles images d’un monde orientalisé qui habitent l’immigrant libanais parvenu à la richesse et à la considération sociale et l’écriture ornementale de la devise des Nasrides dont la défaite marqua la fin de l’Andalousie maure – mais pas la fin de sa survie mythique. La musique, les images et l’écriture déploient ensemble un espace transaréal géographique et architectural qui s’étend des dernières années du XVe siècle à la fin du XXe, de la Grenade maure qu’investissentle 6 janvier 1492 les Rois catholiques, ceux-là mêmes qui cédèrent à la demande pressante de Cristophe Colomb, jusqu’à la situation actuelle de cette île que peu après le Génois nommé amiral décrivit le 28 octobre 1492 comme «la plus belle chose qui fut jamais donnée à voir».[41] Ce n’est donc pas un hasard si les restes de Gebrayel reposent dans un cimetière dont le nom n’est autre que Cementerio de Colón, le cimetière monumental de la capitale cubaine qui porte le nom de Christophe Colomb. Reconquista et Conquista, Orient et Occident se recoupent et condensent dans cette mosaïque artistique et littéraire dont les éléments n’abouissent jamais à la composition d‘une seule origine mais à une pluralité d’origines qui ne cessent de se différencier. Grenade, la ville natale de Johannes Leo Africanus, constitue avec La Habana une transaréalité, dans laquelle la nature vectorielle (Vektorizität) transméditerranéenne apparaît dans toute sa diversité.

Mais il y a plus encore. Car un passage qui suit immédiatement celui-ci intègre le souvenir d’un récent voyage effectué par le narrateur dans la capitale allemande à l’occasion duquel celui-ci a visité dans la seconde moitié du XIXe siècle une synagogue construite à Berlin, mais dont l’architecture est parsemée d’allusions à des éléments architecturaux renvoyant à l’Alhambra. Et lorsque celui-ci s’est étonné des raisons de cette «extraordinaire ressemblance entre son architecture et celle de l’Alhambra»[42], on lui a répondu que la communauté juive ne s’était pas seulement à l’époque adonnéee à une mode, mais qu’elle avait au contraire été à la recherche d’une «manière d’affirmer ses origines orientales» .[43] C’est ainsi qu’à côté du royaume maure des Nasrides et de la domination chrétienne qui, à partir de la péninsule ibérique, s’est emparée d’une partie immense du globe, le judaïsme apparaît comme tradition culturelle tierce, même si l’expulsion des Juifs hors de l’Espagne laisse apparaître l’«Annus Mirabilis» de 1492 sous un jour bien moins glorieux et représente un signal précurseur des incendies des synagogues berlinoises, qui restent mondialement gravés dans le souvenir collectif. La visite de la maison de la Havane fait apparaître en une seule image comme dans un miroir concave les mondes arabe, chrétien et juif dont le vivre-ensemble a pu se réaliser dans la Grenade de l’époque nasride. Mais ici la relation qui embrasse Orient et Occident est élargie à sa dimension trans-aréale vers l’Ouest, de l’Ancien au Nouveau monde. Car Grenade n’est pas seulement une plaque tournante entre l’expansion européenne et extra-européenne, mais elle est en même temps aussi le point de départ d’une histoire arabaméricaine, qui appartient aussi à l’histoire de la Méditerranée, dans toute la dimension mondiale de ses appartenances.

Trans-mediterranéen et trans-aréal

Le dernier exemple de la nature trans-aréale de la littérature que nous voudrions encore apporter se situe lui aussi dans l’espace d’interactionsorientalo-occidentales qui s’étend depuis la Méditerranée jusqu’à l’espace entourant les Caraïbes à l’extrême Occident du monde arabe et lui aussi est, comme le roman Origines d’Amin Maalouf, truffé d’éléments autobiographiques. La figure sans aucun doute énigmatique du roman La orilla africana, paru d’abord en Espagne en 1999, est un berger qui, autrement que pour la figure d’Enkidu dans l’Epopée de Gilgamesh, ne conduit pas ses troupeaux dans les vastes steppes de la Mésopotamie, mais dans les espaces arides et escarpés de la rive Sud du détroit de Gibraltar, non loin de la ville de Tanger. Dès son ouverture le texte de l’auteur guatémaltèque Rodrigo Rey Rosa, né en 1958, nous fait pénétrer dans le monde de représentations irrationales et animistes qui est celui du berger Hamsa:

Hamsa se leva quand il faisait encore obscur et que le vent de l’Est soufflait fortement pour faire résonner le feuillage des arbres de mille calebasses entre les roches de la falaise au pied de laquelle venaient violemment exploser les vagues de la mer.[44]

Le jeune Hamsa se lève avant l’aube au milieu d’un paysage que l’on ne perçoit d’abord que dans sa nature sonore, mais d’une sonorité marquée dès le début par la violence du vent et des vagues de la mer sur la côte méditerranéenne du Maroc. Nous nous trouvons sur la côte africaine du Détroit, l’Estrecho, sur cette route de navigation qui n’est pas sans danger à cause de ses courants puissants, là où la mer sillonée sans cesse de navires va constituer l’espace naturel dans lequel va se développer une action exprimée dans une langue particulièrement dense – espace de mouvement trans-aréal par excellence.

L’ action du roman ne se situe pas au coeur du bouillonement international de la ville de Tanger, mais plutôt dans un espace rebelle à tout déplacement –espace qui constitue bien sûr en même temps un espace théorique. Un agneau du troupeau s’est perdu la veille et Hamsa se met à sa recherche. Après avoir d’abord cherché un chemin à travers les sous-bois, il passe devant l’ancien «club náuticoespañol»,[45] avant de découvrir l’agneau tremblant et apeuré au pied d’une falaise, «arrinconado entre dos peñas salpicadas intermitentemente por el reventar de las olas». [46] C’est l’image de la créature qui ne trouve aucune issue et en vient à se jeter à la mer. Hamsa parvient de justesse à sortir l‘animal des flots et à le ramener épuisé dans son troupeau.

Ce scénario, qui inaugure le premier chapitre du roman numéroté de 1 à 55 en chiffres romains, nous donne à voir un monde qui n’est qu’en apparence le monde pour ainsi dire transhistorique des forces naturelles. La Méditerranée constitue une frontière dangereuse, et pourtant elle est à la fois ce qui relie et porte le regard au-delà. Quand il fait beau on peut apercevoir la côte espagnole, dont on voit la nuit scintiller les lumières. Pendant la journée on aperçoit toujours de gros navires. Et la nuit les contrebandiers comme l’oncle de Hamsa viennent vendre au jeune berger non seulement les imitations de chaussures Nikke dont il ne peut pas se séparer, mais il lui apporte aussi les rêves d’une vie de richesse – femmes et grosses cylindrées.La vie au Maroc, à Tanger et dans les alentours de sa côte accidentée, contient en elle-même les traces de l’histoire du colonialisme espagnol, portugais, français ou britannique; elle renvoie au tracés des anciennes voies romaines par lesquelles les lions capturés par milliers en Afrique du Nord étaient transportés vers les arènes impériales et elle est indissociable des bateaux sur lesquels des milliers de Marocains et d’Africains tentent leur chance afin d’arriver sur les terres promises (et haïes) des côtes européennes. Il s’agit là d’un espace hautement vectoriel dont les mouvements d’aujourd’hui portent en eux les traces visibles et sensibles de mouvements antérieurs. Les bords côtiers du détroit de Gibraltar constituent un chemin où s’engouffrent les rêves et les cauchemards des mouvements migratoires et des persécutions, dans l’entrechoc des cultures dont l’auteur guatémaltèque met si brillament en scène la dimension trans-aréale.

Mais ce n’est pas seulement la mer qui relie dans le détroit le continent à l’ensemble du monde, c’est aussi le ciel. Près de Hamsa le Marocain et de Julie, la jeune française, qui habite chez la fortunée Madame Choiseul dans un quartier idyllique où les grands parents de Hamsa gagnent leur vie de retraités, séjourne un jeune voyageur colombien qui est censé avoir perdu son passeport. C’est la troisième figure centrale du roman qui vient achever la constellation à trois de l’Afrique du Nord, de l’Amérique du Sud et de l’Europe occidentale, pas seulement par l’espoir ou le désir d’amour qui l’anime mais aussi par son origine. Constellation due certes au hasard, mais dont la dimension transaréale n’est pas due au hasard.

La rencontre de ces trois personnages est aussi transitoire que les hôtels et les pensions où passe son temps le Colombien, qui n’a pas seulement perdu son passeport mais aussi la boussole de sa vie. Les expériences qu’il fait avec les prostituées marocaines, pour lesquelles il avait au début suffisamment d’argent, constituent un élément important de ce vecteur d‘histoire transméditerranéenne et trans-aréale dans lequel se rencontrent les personnages avant de se perdre bientôt de vue. Tanger est un transit.

La liaison que Julie a avec le sud-américain dans les mains duquel elle aperçoit pour la première fois la chouette blessée qui ne cessera ensuite de la fasciner n’est quede courte durée, à peine plus durable que la consommation qu’ils font ensemble de drogues douces dans la chambre d’hôtel où séjourne le Colombien. Quand peu après elle lui demande au bord de la mer si cela ne le dérange pas de tromper sa femme, et qu’il lui répond à l’aide d’une citation de Chamfort que Laura sa femme fait partie de ces femmes qu’il n’est pas possible de ne pas tromper, [47] tout est fini entre eux deux. Les livres qui gisent sur le sol dans la chambre du Colombien ne semblent pas avoir été sans effets sur lui. Car depuis longtemps fictions et autofictions se sont emparées de lui:

Il n’aimait pas mentir mais parfois la vérité quand elle est proche d’elle-même lui paraissait inacceptable et il se le permettait donc, toujours avec l’intention de changer les choses pour quesses fictions parviennent à coïncider avec la réalité. Il pouvait ne pas être marié, comme de fait il l’était, ni être non plus un simple touriste dont le passeport avait été égaré. Il se regarda dans le miroir.[48]

Mais le regard dans le miroir qui aida avant lui tant de personnages de romans à devenir conscients d’eux-mêmes n’apporte aucune explication, et rien d’autre qu’un reflet. Les fictions de sa vie et de son nom se sont emparées de lui depuis longtemps. Certes ce sont de mauvaises fictions dont il sait aussi peu faire usage pour soi-même que des citations qui lui viennent à l’esprit. Il ne semble rester fidèle qu’envers la chouette, dont il s’occupe avec amour, même quand on le chasse de l’hôtel à cause de l’oiseau. Mais le vol de la chouette n’offre-t-il pas un signe de sagesse? La diégèse marocaine du roman, avec la relation nord-africaine, sudaméricaine et européenne qui l’habite, crée une Trans-Aire (TransArea), dans laquelle viennent se croiser les chemins des protagonistes mais aussi ceux de leurs langues et de leurs cultures, de leurs habitudes, de leurs convictions et de leurs croyances. Une grande chouette relie ces trois aires entre elles, comme s’il s’agissait d’un embrayeur au sens stucturaliste du terme. Créature captive, elle change sans cesse de maître tout en exerçant sur chacun d’eux une grande fascination. Après la tentative avortée de Hamsa de coucher avec Julie, qui exige d’abord de monnayer son acceptation contre la libération de la chouette, il est logique que ce soit l’envol de la chouette vers la liberté qui dessine la fin ouverte et mobile du roman. Et c’est pourquoi le roman, qui avait commencé avant le lever du jour, vient s’ouvrir dans le dernier chapitre, après le coucher du soleil, précisément sur ces espaces escarpés par lesquels le roman avait commencé :

Elle se lança dans le vide et vola en se laissant porter par le vent vers la lumière mourante où finissait la terre et où il n’y avait plus que la mer. Elle remonta dans son vol, passant au-dessus de la hutte du berger, et d’en haut elle parvint à voir la femme qui s’était déjà chaussée et s’en allait rapidement à travers les brins d’herbes qui bordaient le chemin asphalté qui courait entre les murs. Elle se haussa jusqu’au sommet de la montagne et vit de loin les lumières cristallines qui illuminaient les collines recouvertes par une chappe de maisons blanches qui se perdaient dans les replis assoiffés et crevassés de la campagne. Elle redescendit pour venir voler juste au-dessus de la cime des arbres vers une bâtisse abandonnée au milieu d’une forêt dense. Elle entra par une fenêtre et fut accueillie par les cris des oiseaux qui nichaient à cet endroit. Elle parcourut la bâtisse en volant à travers les corridors d’une pièce à l’autre jusqu’à ce qu’elle trouve un recoin qui lui convienne dans la muraille obscure et pleine d’aspérités d’un grenier, sous un toit ajouré où quelques tuiles manquaient et dont les planches étaient cassées ou même complètement pourries.[49]

Le vol de l’oiseau crée une fois encore de lintérieur du mouvement, et donc à partir d’aucune perspective donnée, cet espace dans lequel les personnages du roman se sont rencontrés, se sont trouvés et ensuite perdus. Les mouvements animaliers ouvrent et terminent le roman. Mais la chouette ne se laissera sans doute pas prendre une seconde fois par les hommes.

A la différence des personnages qui sont en fin de compte dans leur déchirement des êtres sans domicile fixe et qui se perdent dans l’espace transitoire de leurs cheminements, la chouette est la seule qui parvient à trouver une maison dont elle fait son domicile.

La figure de la chouette ravive cette sagesse qui depuis l’Antiquité est associée à son vol. Même si toutes les tentatives des protagonistes de développer un savoir de ce que peut être le vivre-ensemble ont échoué, même si les différents personnages féminins, à la différence de ce qui se passe dans l’Epopée de Gilgamesh, ne sont pas parvenues à libérer les hommes et elles-mêmes en même temps du fardeau qui les accompagne et à les conduire à la jouissance, au terme de ce roman constitué de courts chapitres le monde retrouve dans le vol de la chouette la fragmentarité transaréale qui est celle pour laquelle peu d’années auparavant Clifford Geertz avait forgé le concept de «monde en morceaux». [50]

Rodrigo Rey Rosa n’a pas abandonné avec son roman La orilla africana la tentative de rassembler un monde encore complet avec toutes ses oppositions, ses conflits et ses ruptures en un rythme narratif qui, avec ses 55 chapitres longs la plupart du temps d’une à cinq pages parvient à relier de façon fractale une totalité d’origines et de différences.

La diégèse de ce Maroc trans-aréal dans lequel l’auteur gualtémaltèque a passé plusieurs années de sa vie éloigné d’une Amérique centrale qui s’enfonçait dans la terreur et sa structuration transméditerranéenne, avec toute la diversité de ses aires culturelles et géographiques, permettent au texte de créer un espace d’expérimentation dans lequel les limites d’un Savoir-vivre-ensemble sont soumises comme à l’épreuve d‘un protocole expérimental dont la fiction viendrait tester la résistance.

Et ce n’est pas un hasard si la jeune Julie est une étudiante en archéologie dont le but est de rechercher sous les routes d’aujourd’hui les traces de celles d’hier et sous les langues d’ajourd’hui celles du passé. Après tant de siècles de pillages, d’invasions prédatrices et après l’exploitation coloniale et impériale le roman, qui commençait par l’histoire d’un animal apeuré, donne le dernier mot à la sagesse de la chouette. Elle semble être en mesure de cohabiter sous un même toit avec des oiseaux d’autres dimensions, d’autres couleurs, d’autres provenances – non loin de ce détroit de Gibraltar qui n’est pas la fin, mais la mise en abyme transméditerranéeenne de la Méditerranée et qui s’ouvre vers l’histoire des relations transatlantiques et transpacifiques.

Traduit de l’allemand, de l’anglais et de l’espagnol par Jean-Pierre Dubost

Bibliographie

  • L’AFRICAIN Jean-Léon, Description de l’Afrique, nouvelle édition traduite de l’italien par A. Epaulard, et annotée par A. Epaulard, Th. Monod H. Lhote et R. Mauny, Paris, Librairie d’Amérique et d’Orient Adrien Maisonneuve, 1980
  • AUERBACH Erich, Mimesis. Dargestellte Wirklichkeit in der abendländischen Literatur, Francke Verlag, Berne/Munich 1982, trad. fr. La représentation de la réalité dans la littérature occidentale, Paris, Gallimard, 1968
  • AZRIE Abed (éd.), L’épopée de Gilgamesh, Berg international, Paris, 1979
  • CHEU KING (ShiJing) traduit par Séraphin Couvreur, Taiwan, Éditions Kuangchi Press, 4e édition, 1966
  • COLON Cristóbal, Los cuatro viajes. Testamento, Edición de Consuelo Varela, Madrid, Alianza Editorial, 1986
  • DALLI SONETTI Bartolomeo, Isolario, Venice 1485, with an Introduction by Frederick R. Goff, Amsterdam, Theatrum Orbis Terrarum Ltd., 1972
  • DAVIS Natalie Zemon, Trickster Travels. A Sixteenth-Century Muslim Between Worlds, Hill and Wang, New York, 2006
  • ESPOSITO Roberto, Person und menschliches Leben (Personne et vie humaine), traduit de l’italien par Federica Romanini, Zurich /Berlin, Diaphanes, 2010
  • ETTE Ottmar, Zwischen Welten Schreiben. Literaturen ohne festen Wohnsitz (Über Lebenswissen II), Kulturverlag Kadmos, Berlin, 2005
  • —–, Friederike Pannewick, (éds.), Arab Americas. Literary Entanglements of the American Hemisphere and the Arab World, Francfort et Madrid, Vervuert Verlag – Iberoamericana, 2006
  • —–, Zusammen Lebens Wissen. List, Last und Lust literarischer Konvivenz im globalen Maßstab (Über Lebenswissen III).Berlin: Kulturverlag Kadmos 2010
  • —–, «Von Inseln, Grenzen und Vektoren. Versuch über die fraktale Inselwelt der Karibik», in Marianne Braig/Ottmar Ette/Dieter Ingenschay/Günther Maihold, (dir.), Grenzen der Macht – Macht der Grenzen. Lateinamerika im globalen Kontext, Francfort, Vervuert, 2005.
  • —–, Insulare Zwischen Welten der Literatur, ds.Anne E. Wilkens, Patrick Ramponi, HelgeWendt (dir.), Inseln, Archipele und Atolle aus transarealer Perspektive, in Inseln und Archipele. Kulturelle Figuren des Insularen zwischen Isolation und Entgrenzung, Bielefeld, [Transkript], Kultur-und Medientheorie, 2011
  • —–, Trans Area. Eine literarische Globalisierungsgeschichte, Berlin/Boston, Walter de Gruyter, 2012
  • —–, Roland Barthes. Landschaften der Theorie, Konstanz University Press, Konstanz, 2013
  • GEERTZ Clifford, The World in Pieces: Culture and Politics at the End of the Century, Available Light: Anthropological Reflections on philosophical Topics, Princeton University Press, Princeton, New Jersey, 2000
  • HEARN Lafcadio, Chita: A Memory of Last Island, in American Writings, New York, The Library of America, 2009; trad. Fr. Chita, Paris, Gallimard, L’étrangère, 1996.
  • —–, Two Years in the French West Indies, ds. American Writings, New York, The Library of America, 2009
  • MAALOUF Amin, Léon l’Africain, Jean-Claude Lattès, Paris, 1986
  • —–, Les Croisades vues par les Arabes, Paris, Jean-Claude Lattès, 1983
  • —–, Origines, Paris, Editions Grasset & Fasquelle, 2004
  • —–, Les Echelles du Levant, Paris, Editions Grasset & Fasquelle, 1996
  • MANDELBROT Benoît, Les Objets fractals : forme, hasard, et dimension, Paris, Flammarion, 1973
  • MILTON Hatoum, Doisirmãos, São Paulo, Companhia das Letras, 2000
  • PFLITSCH Andreas, «Die libanesische Literatur», ds. Heinz Ludwig Arnold, (éd.), Kritisches Lexikon zur fremdsprachigen Gegenwarts literatur, 63ème édition, Munich, Edition text+kritik, 2004
  • RAMUSIO Giovanni Battista, (dir.), Navigationi et Viaggi, Terza edizione, primo volume, Venezzia, Giunti, 1563
  • RAUCHENBERGER Dietrich, Johannes Leo der Afrikaner. Seine Beschreibung des Raumes zwischen Nil und Niger nachdem Urtext, Wiesbaden, Harrassowitz, 1999
  • REY ROSA Rodrigo, La orilla africana. Préface de Pere Gimferrer, Barcelone, Editorial Seix Barral, 1999
  • RITTER Joachim, Landschaft. Zur Funktion des Ästhetischen in der modernen Gesellschaft, ds. Subjektivität. Sechs Aufsätze, Francfort, Suhrkamp, 1989
  • STAROBINSKI Jean, Jean-Jacques Rousseau. La transparence et l’obstacle. Suivi de Sept Essais sur Rousseau, Paris, Gallimard, 1971
  • WALCOTT Derek, «The Antilles: Fragments of epic Memory», in What the Twilight Says. Essays, New York, Farrar, Straus and Giroux, 1998
  • Notes 

[1]. Azrié Abed (éd.), L’épopée de Gilgamesh, Berg international, Paris, 1979, p. 13.

[2]. Sur cet aspect de l’Epopée de Gilgamesh cf. Ottmar Ette, Zusammen Lebens Wissen. List, Last und Lust literarischer Konvivenz im globalen Maßstab (ÜberLebenswissen III).Berlin: Kulturverlag Kadmos 2010, p. 34-36.

[3]. Cheuking (ShiJing) traduit par Séraphin Couvreur, Taiwan, Éditions Kuangchi Press, 4e édition, 1966, p. 145.

[4].Voir le commentaire de l’éditeur, op. cit. p. 44: «Tcheōuhiū, fils de Tchouāngkōung. prince de Wéi, après avoir tué son frère Houânkōung, et usurpé le pouvoir, se ligue avec les princes de Tch’ênn et de Sóung, et envoie Suēnn Tzéutchóung, chef de son armée, attaquer le prince de Tchéng. Un soldat se plaint d’être obligé de quitter sa famille, peut être pour ne plus la revoir.»

[5]. p. 47, poème Ki Kou. Le feou-iou est un insecte de la famille des scarabées.

[6]. Ibid. p. 172

[7]. Erich Auerbach, Mimesis. Dargestellte Wirklichkeit in der abendländischen Literatur: Berne/Munich, Francke Verlag, 19827, p. 18 (notre traduction).

[8]. Ibid.

[9]. Ibid., p. 19.

[10]. Cf. Roberto Esposito, Person und menschliches Leben (Personne et viehumaine), traduit de l’italien par Federica Romanini, Zurich /Berlin, Diaphanes, 2010, p. 23.

[11]. J’utilise ce terme dans le sens que lui donne Benoît Mandelbrot. Cf. Les Objets fractals : forme, hasard, et dimension, Flammarion, 1973

[12]. Voir en ce qui concerne cette double orientation de la cartographie lors de la première modernité et dans le contexte de l’accélération de la globalisation, voir le premier chapitre de Ottmar Ette, Trans Area. Eine literarische Globalisierungsgeschichte, Berlin/Boston, Walter de Gruyter, 2012.

[13].Voir l’édition facilement accessible : Bartolomeo Dalli Sonetti, Isolario, Venice 1485, with an Introductionby Frederick R. Goff, Amsterdam, Theatrum Orbis Terrarum Ltd., 1972.

[14]. «Poetry is an island that break saway from the main.»Walcott, Derek: The Antilles, Fragments of Epic Memory. The 1992 Nobel Lecture. In: World Literature Today (Oklahoma) LXVII, 2 (Spring 1993), p. 261-267. Cité ici d’après Derek Walcott, «The Antilles: Fragments of epic Memory», in What the Twilight Says. Essays, New York, Farrar, Straus and Giroux, 1998, p. 70. Voir aussi sur ce point dans le contexte de l’épistémologie insulaire Ottmar Ette, «Von Inseln, Grenzenund Vektoren. Versuch über die fraktale Inselwelt der Karibik», in Marianne Braig/Ottmar Ette/Dieter Ingenschay/Günther Maihold, (dir.): Grenzen der Macht – Macht der Grenzen. Lateinamerika im globalen Kontext, Francfort, Vervuert, 2005, p. 135-180.

[15]. Cf. La troisième édition de la version imprimée de La Descrittione dell’Africa, ds.Giovanni Battista Ramusio, (dir.), Navigationi et Viaggi, Terza edizione, primo volume, Venezzia, Giunti,1563, p. 11-95.

[16]. Sur la fortune impressionnante et les nombreuses éditions et traductions de Ramusio et en particulier du voyageur arabe voir Dietrich Rauchenberger, Johannes Leo der Afrikaner. Seine Beschreibung des Raumes zwischen Nil und Niger nach dem Urtext, Wiesbaden, Harrassowitz, 1999, p. 1 et p.152 et suivantes.

[17]. Renvoyant à une longue tradition, la formulation réapparaît dans un titre de Natalie Zemon Davis, TricksterTravels. A Sixteenth-Century Muslim BetweenWorlds, New York, Hill and Wang, 2006.

[18]. Le foundouq: le quartier  (note du traducteur). Mossal ici pour Mossoul et Baalbach pour Baalbek.

[19]. Jean-Léon L’Africain, Description de l’Afrique, nouvelle édition traduite de l’italien par A. Epaulard, et annotée par A. Epaulard, Th. Monod H. Lhote et R. Mauny, Paris, Librairie d’Amérique et d’Orient Adrien Maisonneuve, 1980, p. 504-505.

[20]. Je corrige ici le contresens (« on l’appelle comme en Espagne ») commis par le traducteur dans l’édition citée (note du traducteur).

[21]. Jean-Léon L’Africain, op. cit.,p. 60-61.

[22]. Travelling south from New Orleans to the Islands, you pass through a strange land into a strange sea, by various winding waterways. You can journey to the Gulf by lugger if you please; but the trip maybe made much more rapidly and agreeably on someone of those light, narrow steamers, built especially for bayou-travel, which usually receive passengers at a point not far from the foot of old Saint-Louis Street, hard by the sugar-landing, where there is ever a pushing and flocking of steam-craft- all striving for place to rest their white breasts against the levée, side by side-like great weary swans. But the miniature steam boat on which you engage passage to the Gulf never lingers long in the Mississippi: she crosses the river, slips into some canal-mouth, labors along the artificial channel awhile, and then leaves it with a scream of joy, to puff her free way down many a league of heavily shadowed bayou. Perhaps there after she may dear you through the immense silence of drenched rice-fields, where the yellow-green level is broken at long intervals by the black silhouette of some irrigating machine; – but, whichever of the five different routes be pursued, you will find yourself more than once floating through sombres mazes of swamp-forest, -past assemblages of cypresses all hoary with a parasitic tillandsia, and grotesque as gatherings of fetich-gods. Ever from river or from lake let the steamer glides again into canal or bayou, -from bayou or canal once more into lake or bay; and sometimes the swamp-forest visibly thin saw ay from the seashores in to wastes of reedy morass where, even of breathless nights, the quaggy soil trembles to a sound like thunder of breakers on a coast: the storm-roar of billions of reptile voices chanting in cadence, -rhythmically surging in stupendous crescendo and diminuendo, – a monstrous and appalling chorus of frogs!….

Panting, screaming, scraping her bottom over the sand-bars, – all day the little steamer strives to reach the grand blaze of blue open water below the marsh-lands; and perhaps she may be fortunate enough to enter the Gulf about the time of sunset. For the sake of passengers, she travels by day only; […]

Shadows lengthen; and at last the woods dwindle away behind you into thin bluish lines; – land and water alike take more luminous color; – bayous open into broad passes; -lakes link themselves with sea-bays; – and the ocean-wind bursts upon you, -keen, cool, and full of light. For the first time the vessel begins to swing, -rocking to the great living pulse of the tides. And gazing from the deck around you, with no forest walls to break the view, it will seem to you that the low land must have once been rent as under by the sea, and strewn about the Gulf in fantastic tatters.

Sometimes above a waste or wind-blown prairie-cane you see an oasis emerging, – a ridge or hillock heavily umbraged with the rounded foliage of ever green oaks: – a chénière. And from the shining flood also kind red green knoll sarise, -pretty is lets, each with its beach-girdle of dazzling sand and shells, yellow-white, -and all radiant with semi-tropical foliage, myrtle and palmetto, orange and magnolia. Under theire merald shadow scurious little villages of palmet to hutsare drowsing, where dwell a swarthy population of Orientals, -Malay fishermen, who speak the Spanish-Creole of the Philippines as well as their own Tagal, and perpetuate in Lousiana the Catholic tradition of the Indies. Lafcadio Hearn, Chita: A Memory of Last Island, in American Writings, New York, The Library of America, 2009, p. 77 et suivantes. Cit. d’après trad. fr. Lafcadio Hearn, Chita, Patis, Gallimard, 1996, p. 25 – 29.

[23]. Voir la notice « On the Texts» dans Lafcadio Hearns, American Writings, op. cit. p. 827-831.

[24]. Sur le concept de théorie-paysage cf. Ottmar Ette, Roland Barthes. Landschaften der Theorie, Konstanz University Press, Konstanz, 2013.

[25]. «But its centre is not one enormous pyramidal mass like that of « La Montagne »: it is marked only by a group of five remarkable porphyritic cones, – the Pitons of Carbet; -while Pelée, dominating everything, and filling the north, presents an aspect and occupies an areas carcely inferior to those of Aetna. Sometimes, while looking at La Pelée, if have wondered if the enterprise of the great Japanese painter who made the Hundred Views of Fusiyama could not be imitated by some creole artiste qually proud of his native hills, and fearless of the heart of the plains or the snakes of the slopes. A hundred views of Peelée might certainly be made: for the enormous mass is omnipresent to dwellers in the northern part of the island, and can be seen from the heights of the most southern mornes. It is visible from almost any part of St. Pierre, -which nestles in a fold of its rocky skirts. It overlooks all the island ranges, and overtops the mighty Pitons of Carbet by a thousand feet[…]», Lafcadio Hearn, Two Years in the French West Indies, dans American Writings, op. cit. p. 387 (notre traduction).

[26]. Cf. LafcadioHearn, TwoYears in the French West Indies, op.cit. p. 420.

[27]. Voir sur ce point l’étude classique de Joachim Ritter, Landschaft. Zur Funktion des Ästhetischen in der modernen Gesellschaft, ds. Subjektivität. SechsAufsätze, Francfort, Suhrkamp, 1989, p. 141-163.

[28]. Voir Jean Starobinski, Jean-Jacques Rousseau. La transparence et l’obstacle. Suivi de Sept Essais sur Rousseau, Paris, Gallimard, 1971.

[29]. « With the diminution of the warmthprovoked by the exertion of climbing, youbegin to notice how cool itfeels; -youcouldalmostdoubt the testimony of your latitude. DirectlyeastisSenegambia: we are wellsouth of Timbuctoo and the Sahara, – on a line withsouthernIndia. The ocean has cooled the winds; at this altitude the rarity of the air isnorthern; but in the valleysbelow the vegetationisAfrican. The best alimjentary plants, the best forage, the flowers of the gardens, are of Guinea; – the graceful date-palms are from the Atlas region: thosetamarinds, whosethickshadestifles all othervegetal life beneathit, are fromSenegal. Only, in the touch of the air, the vaporycolors of distance, the shapes of the hills, thereisasomething not of Africa: thatstrange fascination which has given to the islanditsitspoeticcreolename, -le Pays des Revenants»,LafcadioHearn, TwoYears in the French West Indies, p. 419 (notretraduction).

[30]. Cf. Sur ce point Ottmar Ette, «Insulare Zwischen Welten der Literatur. Inseln, Archipeleund Atolle austransarealer Perspektive»,ds. Anne E. Wilkens, Patrick Ramponi, Helge Wendt (dir.), Inseln, Archipeleund Atolle austransarealer Perspektive, in Inselnund ZArchipele. Kulturelle Figuren des Insularenzwischen Isolationund Entgrenzung, Bielefeld, [Transkript], Kultur- und Medien theorie, 2011, p. 13-56.

[31]. Amin Maalouf, Léon l’Africain, Paris, Jean-Claude Lattès, 1986, p. 9.

[32]. Ibid. Les Croisades vues par les Arabes, Paris, Jean-Claude Lattès, 1983.

[33]. Ibid. Les Echelles du Levant, Paris, Editions Grasset &Fasquelle, 1996.

[34]. Ibid. Origines, Paris, Editions Grasset &Fasquelle, 2004.

[35]. Sur cette tradition longtemps laissée de côté par la recherche voir Ottmar Ette, / Friederike Pannewick, (éds.), Arab Americas. Literary Entanglements of the American Hemisphere and the Arab World, Francfort et Madrid, Vervuert Verlag – Iberoamericana, 2006.

[36]. Ibid., p. 203.

[37]. Ibid., p. 82. En ce qui concerne les conséquences sur la littérature du Liban voir Andreas Pflitsch, «Die libanesischeLiteratur», ds. Heinz Ludwig Arnold, (éd.), Kritisches Lexikon zur fremdsprachigen Gegenwartsliteratur, 63ème édition, Munich, Edition text+kritik, 2004, p. 1-35.

[38]. Voir Hatoum Milton, Dois irmãos, São Paulo, Companhia das Letras, 2000 (Trad. française Deux frères, Editions du Seuil, 2003).

[39]. Amin Maalouf, Origines, op. cit. p. 323 sqq.

[40]. Cf. Surce point Ottmar Ette, Zwischen Welten Schreiben. Literaturen ohne festen Wohnsitz (Über Lebenswissen II), Kulturverlag Kadmos, Berlin, 2005, p. 142-147.

[41]. Cristóbal Colón, Los cuatroviajes. Testamento, Edición de Consuelo Varela, Madrid, Alianza Editorial, 1986, p. 82.

[42]. Amin Maalouf, Origines, op. cit., p. 324.

[43]. Ibid.

[44]. «Hamsa se levantó cuando toda vía estaba oscuro y el viento del Este soplaba con fuerza para hacer sonar el follaje de los árboles como mil maracas y silbar entre las peñas del acantillado, al pie del cual se estrellaban violentamente las olas del mar», Rodrigo Rey Rosa, La orilla africana. Préface de Pere Gimferrer, Barcelone, Editorial Seix Barral, 1999, p. 17 (notre traduction).

[45]. Ibid., p. 18.

[46]. «Coincé entre deux rochers recouverts par intermittence par le reflux des vagues», Ibid.

[47]. Rodrigo Rey Rosa, La orilla africana, op. cit., p. 108.

[48]. « No le gustaba mentir pero a veces la verdadacerca de símismo le parecíainaceptable y entonces se lopermitía, siempre con la intención de cambiar las cosas para que sus ficcionesllegaran a coincidir con la realidad. Podía no estarcasado, comoloestaba de hecho, ni serun simple turista con el pasaporteextraviado. Se miró en el espejo.», ibid., p. 100.

[49]. Ibid., p. 157 (notre traduction).

[50]. Cf. Clifford Geertz, The World in Pieces : Culture and Politics at the End of the Century, Available Light : Anthropological Reflections on philosophical Topics, Princeton University Press, Princeton, New Jersey, 2000.

Télécharger le PDF intégral