Revue des Sciences Humaines et Sociales

Al Irfan est une Revue scientifique annuelle fondée en 2014 à l’IEHL. Elle publie des travaux à caractère disciplinaire, pluridisciplinaire et interdisciplinaire, en mettant en exergue l’exploration des mondes hispanique et lusophone et leurs intersections, dans leurs dimensions historiques, culturelles, sociologiques, politiques et économiques.

Image non disponible

Slider

Paulo Borges, Du Vide au Quai Absolu ou Fernando Pessoa entre l’Orient et l’Occident, Édition Âncora, 2017

Dans son dernier livre sur Fernando Pessoa, Paulo Borges réunit sept essais – dont trois inédits, trois de 2016 et un réécrit de 2008 –, qui, en donnant raison à un titre de contenu scatologique, Du Vide au Quai Absolu, illustrent dans son ensemble les caractéristiques onto-gnoséologiques de l’œuvre du poète portugais, transitivement inscrite entre les discrets paramètres historiques et culturels de l’Occident et de l’Orient. Le terme « essai » est utilisé ici pour signifier – dans la ligne de pensée de Montaigne – des propositions de réflexion libres et justifiées sur divers thèmes qui élargissent les limites de leurs correspondants, domaines de connaissance, souvent par l’utilisation de la méthode d’exposition analogique, créant ainsi une « tertio comparationis », thèse qui se soutient et s’étend en fonction de la cohérence qui articule, juxtapose et associe les éléments d’information qui appuient son argumentation.

Pour caractériser ses lectures comparatistes avec des implications philosophiques sur l’œuvre multimodale de Fernando Pessoa, Paulo Borges a choisi le terme le plus heuristique et académiquement justifié : études. Les centaines de notes de pied de page le confirment, dans la mesure où elles se révèlent des exercices herméneutiques éruditement suivis, sans compromis avec la dilettante exhibition d’une connaissance a priori, mais à partir de sources et de références bibliographiques qui donnent une légitimité et qui élargissent le sens des jugements énoncés. Pour paraphraser le titre de l’œuvre, nous sommes en face de sept textes qui se situent entre la pensée créative et la recherche méticuleuse, entre l’attitude ouverte du libre essai et le vide d’une sagesse orientale – qui remet en question le lieu commun de la pensée déjà pensée – et le quai absolu comme métaphore désignant les questions pérennes de la métaphysique occidentale, entre l’essai et l’étude à propos de Fernando Pessoa, qui de soi- même se disait être un poète animé par la philosophie.

La séquence de ces essais/études – sans supprimer la possibilité de chacun des thèmes d’être lu sous la discrète autonomie qui les caractérisent – suit un ordre qui correspond à la distribution des termes qui composent le titre, les trois premiers associés aux contributions intellectuelles des traditions de la sagesse asiatique, en particulier du bouddhisme, et les quatre suivants conçus à partir d’apports philosophiques et métaphysiques de la culture européenne. Cette organisation est cependant purement fonctionnelle et permet une lecture qui ne se veut ni prisonnière de dualités simplistes, ni soumise à une compréhension de l’’œuvre de Pessoa selon des perspectives d’analyse vives et dichotomiques.

Entre le premier essai/étude « ‘L’abîme est le mur que j’ai / Être moi n’a pas de taille’: la poésie orthonyme de Pessoa et la déconstruction bouddhiste de la notion de « moi », et le dernier « Au-delà de Dieu, Illusion de Dieu et Vie en Rafael Baldaia (ou une autre Mort de Dieu dans le trialogue implicite entre Maître Eckhart, Friedrich Nietzsche et Fernando Pessoa) », on peut discerner des lignes de continuité thématique et des corrélations de sens, sinon même

des dépassements aporétiques, axées sur la problématique du moi dans l’œuvre de Pessoa lesquelles, introduites par la clé herméneutique d’un texte classique bouddhiste du IIIème siècle avant Jésus-Christ, essaient d’être clarifiées par la convergence des positions, comparativement analysées, d’un mystique et d’un philosophe allemand, respectivement des XIIème / XIIIème et XIXème siècles, et d’un hétéronyme de Pessoa du XXème siècle. Il nous semble ainsi, par exemple, que certaines des questions examinées dans les deux premiers essais relatives à l’aporie tendue et intraitable de la déconstruction du « moi » ou de son affirmation hypertrophique, énoncées soit dans la poésie orthonyme de Pessoa, soit dans la prose de l’hétéronyme Bernardo Soares – probablement l’hétéronyme le plus proche de la biographie du poète –, tendent d’une certaine manière à être surmontées dans la lecture que Paulo Borges propose dans son dernier essai sur le Traité de la Négation écrit par la personnalité littéraire de Pessoa/Rafael Baldaia. Les dispositifs de lecture utilisés de façon heuristique et singulièrement originale de Paulo Borges composent l’image d’un Pessoa qui, dans la construction de son œuvre littéraire, semble ne pas être motivé par le propos de démontrer son génie et son originalité esthétiques, mais par le besoin de sonder et de s’interroger sur la perplexité d’être vivant et de s’émerveiller dans la multiplication de ses possibilités de penser/sentir, soit de façon agitée et transsubstantielle comme Álvaro de Campos – telle qu’elle résulte de l’essai/étude « Mystère trans-ontologique et transfiguration du monde selon Álvaro Campos » – ou de percevoir/voir selon le mode serein et pacifique d’Alberto Caeiro – soit selon un registre argumentatif de contre thèse, tel que l’on trouve dans « Les choses sont des choses? Alberto Caeiro et le Zen ».

Soit par l’adoption d’un critère géoculturel soutenu par des constantes ou des traits doctrinaux et des visions du monde qui distinguent les traditions philosophiques et de sagesse de l’Orient de celles de l’Occident, soit par l’appel à un principe de structuration de thèmes d’après des chaînes de proximité et de contrastes thématiques ou selon des niveaux croissants de résolution, ce que l’on constate c’est que les textes qui composent le livre en question sont transitivement spéculaires, ils soulèvent des questions et des sujets de réflexion, des insistances et des réitérations de jugements de Pessoa qui, dans la toile de leur composition, établissent une curieuse dialectique entre l’œuvre produite et l’exégèse de cette même œuvre, installent un dialogisme complice entre le poète-philosophe Fernando Pessoa et le philosophe-herméneute Paulo Borges. Dialectique et dialogisme de telle manière productifs que l’orchestration de ses possibilités a pour effet que la poésie eschatologique de Fernando Pessoa semble nécessiter de l’interprétation inventive et lucide de Paulo Borges pour se révéler dans la succession kaléidoscopique de ses manifestations psychodramatiques, et la lecture de Paulo Borges semble impliquer l’écriture de Fernando Pessoa pour se réviser dans la tension et l’audace distension de sa pensée réflexive et de son expérience contemplative.

C’est ainsi que, en tant qu’expert qualifié des postulats de la voie du Bouddha et des fondements doctrinaux du bouddhisme, Paulo Borges s’en prête main-forte pour présenter une explication solide du phénomène discuté de façon tellement érudite des hétéronymes de Pessoa, en utilisant la notion du vide d’identité-même, postulée dans l’aphorisme 278 du Dhammapada (IIIème siècle avant Jésus-Christ). Dans la mesure où la signification de ce vide, dans l’acception bouddhiste, équivaut à la reconnaissance de l’absence d’une nature essentielle ou intrinsèque de toutes choses, phénomènes et êtres – y compris l’homme et sa supposée identité unitaire et permanente d’un moi-sujet-âme –, sa validité conceptuelle et expérientielle est confirmée dans l’expérience littéraire de Pessoa de se transfigurer en différentes personnalités et, de mode orthonyme, de se considérer comme ne pas étant ou n’étant personne. Par contre, et en problématisant cette explication du phénomène des hétéronymes de Pessoa – en quelque sorte étrange aux paramètres dominants et aux cadres de référence de la pensée occidentale –, Paulo Borges, comme s’il rejetait dans le devenir de son herméneutique des angles d’analyse univoques et totalisants, souligne, dans un autre contexte, les contributions soit du médiéval néoplatonicien Damascius, soit du théologien chrétien contemporain Stanislas Breton, afin de fonder une conception du vide, du néant, de l’ineffable, du « néant imaginaire », en tant que équivalents à une instance originelle d’où provient toute manifestation universelle, et de laquelle Pessoa se voyait, dans la large dispersion de sa personnalité littéraire, comme véhicule participant, voire réplicateur mimétique de l’irradiation de Dieu et de son acte créateur : « Ainsi je m’accommode / Avec ce que Dieu a créé, / Dieu a une manière différente / Diverses manières je suis . // De façon que j’imite Dieu, / Lequel quand il a fait ce qu’il est / Il lui a pris l’infini / Et l’unité même ».

La racine de la problématique des hétéronymes de Pessoa demeure donc, d’après Paulo Borges, dans la question du vide de l’identité même du poète qui, dans son auto-observation littéraire et persistante, semble, parfois, reconnaître dans le jeu dramatique des personnages qu’il invente, et conformément à la perspective bouddhiste de la notion de soi, l’absence d’une essence intrinsèque de l’individualité; d’autres fois, et contrairement à cette reconnaissance, Pessoa, dans une exacerbation solipsiste sans contrainte, semble s’accorder une identité absolue et hypertrophique, qui converti ce vide de soi dans une totalité indifférenciée et « ontophagique ». Le fait que Paulo Borges fasse usage de dispositifs d’interprétation du système de pensée bouddhiste pour clarifier le phénomène des hétéronymes de Pessoa ou bien des thèmes dominants représentés dans la poésie de Fernando Pessoa – tels que l’inconstance ou la multiplicité ontologique, le vide de l’identité de soi, le constant bouleversement qui caractérise une vie d’ennui ou d’un rapport hyper sensible et hyper intellectualisé avec soi, l’autre et le monde –, n’a certainement pas pour but de démontrer l’adhésion du poète, même inconsciente, à cette vision-expérience-philosophie orientale, sinon de la clarifier par moyen de ses prémices fondamentales. Ce refus est d’autant plus évident dans l’un des essais/études, « Les choses sont des choses? Alberto Caeiro et le Zen », qui est un examen approfondi et dérogatoire, fondé sur les postulats du bouddhisme Mahayana, où s’inscrit le Zen, de la thèse, plus ou moins confirmée et acceptée académiquement, de considérer cet hétéronyme de Pessoa en tant que représentant de ce lignage du bouddhisme.

Ce que l’on peut discerner des lectures stimulantes que Paulo Borges rend de l’œuvre aux multiples facettes de Fernando Pessoa, c’est qu’elles se produisent, avec une intensité variable, nuancées par une vision bouddhiste du monde. Non pas parce que Borges soumette l’œuvre de Pessoa à cette vision-là, mais parce que, même si celle-ci n’est pas explicite, elle permet de clarifier, en articulation avec d’autres ressources théoriques et philosophiques – certaines provenantes de la culture et de la tradition intellectuelle portugaise – des aspects denses et paroxystiques associés à la composition plurielle et paradoxale du monde littéraire de Pessoa. La stratégie délibérée de révéler ces paradoxes, en juxtaposant des essais / études dans lesquels les thèmes dominants se contredisent, comme par exemple celui qui se rapporte à la pacification des sens et à la démystification du réel dans la poésie d’Alberto Caeiro et celui qui porte sur la reconnaissance du mystère de ce que l’on voit dans le monde – de l’ « avoir être », proclamé par Álvaro de Campos –, à son tour démenti par la « nostalgie de ce qui n’a jamais été » dans l’écriture orthonyme de Pessoa – ou par la nostalgie des « choses qui n’ont jamais été » dans les paroles de Bernardo Soares –, la stratégie, nous l’avons dit ci-dessus, de nous donner à voir des changements dans l’approche des bouleversements existentiels de la poétique philosophique de Pessoa, nous conduisent, cependant, à un fond commun de questions : – ontogéniques, sur les origines de la vie pressenties par l’irradiante conscience plurielle du poète, – ontologiques, relatives à la recherche qu’il fait sur le monde et sur soi – et scatologiques, portant sur la possibilité d’un salut transfigurant les limites de la conscience commune de l’humanité.

On se demandera donc quelle sorte de Pessoa est celui-ci qui d’après quelques vers, poèmes, textes en prose, courts traités, est examiné, interrogé, expliqué par l’érudition et la créativité interprétative de Paulo Borges? Il s’agit d’un Pessoa qui, essentiellement interrogé par l’émerveillement de l’expérience de la vie elle-même – constituant la question essentielle de la métaphysique telle qu’elle a été formulée par Leibniz et Heidegger « pourquoi y a-t-il l’être et il n’y a pas le néant » –, la convertit dans une œuvre littéraire pleine de vibration existentielle et que, dans la lecture de Paulo Borges, semble animée soit par un élan de transfiguration qui se propage en ravissements dionysiaques et en acquiescement unitif devant le présent absolu – analysé dans « l’Ode Maritime en tant que récit d’un état de conscience altéré. ‘Saudade’ [Nostalgie], ravissement, hurlement et réconciliation » –, soit par un jeu intellectuel avec les antinomies et les prédications possibles de la nature de son être et de toutes choses – (il est, il n’est pas, il est et il n’est pas, il n’est ni il n’est pas) –, mais sans les dépasser, de la façon dont Nagarjuna et Damascius l’ont préconisé visant la libération de l’esprit de tout point de vue et de tout concept troublant de la connaissance contemplative de la conscience ineffable ou de l’idée de Dieu. L’expérience littéraire des quatre possibilités de (i) être Pessoa orthonyme, (ii) ne pas être Pessoa orthonyme (parce qu’hétéronyme), (iii) d’être Pessoa et ne pas être Pessoa orthonyme (parce qu’hétéronyme), (iv) n’être ni Pessoa orthonyme ni ne pas être Pessoa orthonyme (parce qu’hétéronyme), c’est-à-dire l’expérience de se sentir, malgré son élan à se libérer d’être un sujet déterminé et prisonnier d’un Dieu infini – « Je suis un fugitif. / Dès que je suis né / On m’a fermé en moi, / Oh, mais je me suis enfui. // […] Mon âme me cherche / Mais je suis au large, / Pourvu qu’elle / Ne me trouve jamais. // Être est prison, / Être moi est ne pas être. / Je vivrai en fuite / Mais je vis comme il faut » – la représentation de ces possibilités, nous le disions auparavant, ont abouti dans l’expression d’un désir négatif de Pessoa, énoncé dans le Traité de la Négation, qui, tout comme ses textes Le Chemin du Serpent et L’Inconnu, mettent en évidence sa volonté de s’enfuir entièrement d’être quelque chose et, dans cet élan, d’aller au-delà d’un être otage de l’idée d’un Dieu-otage de se déterminer comme Dieu. Dans ces textes, que Paulo Borges examine éruditement, en combinaison avec d’autres sources et autorités – Eckhart et Nietzsche –, Pessoa communique l’aperçu le plus proche d’une possibilité discursive de se référer à l’expérience de la transcendance de toutes les déterminations et les catégories antinomiques de la nature primordiale de la conscience, à cette expérience sans arrivée ou départ du « vide » ou du « quai absolu ». Nous sommes redevables à Paulo Borges de l’approche à ce coup d’œil.