Revue des Sciences Humaines et Sociales

Al Irfan est une Revue scientifique annuelle fondée en 2014 à l’IEHL. Elle publie des travaux à caractère disciplinaire, pluridisciplinaire et interdisciplinaire, en mettant en exergue l’exploration des mondes hispanique et lusophone et leurs intersections, dans leurs dimensions historiques, culturelles, sociologiques, politiques et économiques.

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Rachid Benlabbah, Le jihadisme. Éléments de compréhension, Rabat, Editons Bouregreg, 2018, 154 pp.

Fatima Ait Ben Lmadani
IEA – Université Mohammed V, Maroc

Cette étude s’est fixée pour objectif de montrer comment le courant jihadiste pense, agit et communique avec le monde extérieur. Il fallait pour cela discuter leur projet d’une société globable. Cependant le livre accorde un intérêt manifeste à l’organisation Etat Islamique et ne porte qu’indirectement un intérêt pour al-Qaëda. L’étude présentée dans le livre a la qualité d’avoir interrrogé des sources et une documentation de première main et d’avoir accompagné depuis au moins son apparition, l’organisation EI. Son idée est aussi d’identifier les éléments d’évolution du courant jihadiste et sa diversification. Plus spécifiquement, l’auteur accorde un intérêt particulier à l’analyse des bases doctrinales qui servent à définir l’identité politicoreligieuse de cette organisation dont la puissance assimilationniste est surprenante. Il montre Aussi comment ils ont été mis en oeuvre à l’intérieur du territoire qu’elle contrôlait. L’étude donne aussi des indications importantes concernant le modèle étatique qu’elle a ambitionné de fonder, son mode d’action ainsi que notamment sa politique de communication. L’auteur dit d’ailleurs préparer une recherche ayant pour objet d’étude cette dernière.

L’organisation de l’Etat Islamique ne pouvait pleinement exister et rayonner sans qu’il y ait eu une unanimité légitime autour d’elle à travers surtout la reconnaissance par les autres mouvements jihadistes de l’édification du Califat-Imamat et l’obligation de l’allégeance. Donc le vrai danger pour cette organisation a été de finalement demeurer une organisation comme les autres. Elle n’a pu obtenir la reconnaissance de suprématie d’al-Qaïda, des Talibans, des filières pakistanaises, voire des Frères musulmans. S’ajoute à cela, comme le montre l’auteur, les disputes doctrinales internes entre les différentes factions autour de la question du takfir dont l’auteur mentionne les grands contours allors que nous aurions souhaité qu’il leur réserve une analyse approfondie.

Le livre rend centrales les questions de la résilience jihadiste et de l’existence d’un projet jihadiste. Il montre que les groupes jihadistes, dont l’organisation EI, peuvent faiblir, voire disparaître, mais tant que l’idéologie jihadiste continue à être transmise et partagée, ils retrouveront les raisons pour se reconstituer ou stimuler l’émergence de nouveaux groupes. Dans le même esprit, il propose une lecture du salafisme comme un phénomène qui s’est répété dans l’histoire en fonction d’un contexte bien identifié. D’un autre côté, le projet jihadiste comment c’est expliqué dans le livre a pour mission de restaurer le califat post-prophétique. Une vision du monde spécifique l’anime, il montre qu’il met en pratique de manière littérale la loi de Dieu et édicte des normes socioculturelles coercitives et exclusives, en élaborant une théorie négative de l’altérité.

De plus, dans son analyse, l’auteur explique le projet politico-religieux de l’organisation EI, en l’inscrivant dans la théorie des trois phases de la jurisprudence politique islamique dite siyassa charicya, à savoir la phase de fragilité (istidcâf), lorsque la communauté musulmane n’a pas les moyens de se défendre ni de réaliser ses ambitions ; la situation de vigueur, de puissance et de possession (tamkine-istikhlaf) lorsqu’elle devient maîtresse de son destin, construit un Etat et domine un territoire. La troisième phase coïncide avec l’universalité (kaouniya). L’auteur montre que l’organisation Etat Islamique se conforme littéralement à cette méthodologie politique.

A la lecture de cet ouvrage, il apparaît clairement que les solutions au jihadisme ne relèvent pas de recettes sécuritaires ou d’action de développement social occasionnelles. En effet, les causes de la puissance du courant jihadiste et des processus de radicalisation qui font que les gens y adhèrent sont complexes et interconnectées. De plus, elles ne sont pas toujours les mêmes d’une région ou d’un pays à l’autre. Parfois, dans un lieu donné, la pauvreté, par exemple, peut se révéler un moteur principal alors que d’autres facteurs comme l’exclusion politique ou communautaire, voire la collusion avec des réseaux criminels, n’agissent que comme des sortes d’amplificateurs. C’est pourquoi une nouvelle appréhension contextuelle des facteurs agents et leur intensité d’un champ à l’autre peut conduire à des résultats probants.

«A la fin, comme le dit l’auteur, l’on ne peut aborder le jihadisme sans se retrouver confronté à la question que faire ? Il est évident que les solutions ne seront concluantes que si elles s’intègrent dans une approche à long terme construite sur la complémentarité et la compréhension. Elle devrait impliquer différents acteurs, individuels et institutionnels, porteurs d’une connaissance spécifique du phénomène de compétences distinctes. Parce que les causes de la puissance du courant jihadiste et des processus de radicalisation qui font que les gens y adhèrent sont complexes et interconnectées.»

 

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